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Nos lecteurs ont la parole

La patrie : ni hôtel ni supermarché

Le Liban de nos rêves : recueil de nouvelles français-arabe-anglais (2023) comprend des nouvelles écrites par des jeunes de plus de 80 établissements scolaires et universitaires qui ont participé au concours, « Le Liban de nos rêves », organisé par la Banque Bemo avec le soutien de l’AUF. Dans la préface, Jean-Noël Baléo, directeur général de AUF-Moyen Orient, écrit : « La jeunesse s’est exprimée. Elle a des idées. C’est à elle que viendra le salut. Il faut l’écouter. »

On peut lire l’ouvrage en tant qu’œuvre littéraire, apprécier l’imagination et la créativité des élèves et étudiants libanais. On peut aussi poursuivre le programme les années suivantes en mettant l’accent sur la qualité littéraire et esthétique des productions. Il faut certes lire les textes dans cette perspective littéraire fondamentale, apprécier le style, en français, anglais et arabe et l’imagination créatrice.

Il y a une autre lecture, sociologique, culturelle, citoyenne, pédagogique, pour détecter ce que les jeunes Libanais de nos jours ont puisé de valeurs de leur milieu scolaire, universitaire, familial et national. C’est là où les textes témoignent pour la plupart d’une carence éducative au Liban et à l’échelle mondiale aujourd’hui. Les nouvelles générations n’ont pas connu le combat pour la démocratie et les droits de l’homme. Elles accèdent à la démocratie et l’appréhendent comme s’il s’agit d’hôtel haut standing de services et supermarché d’approvisionnement en produits de haute qualité !

Les démocraties sont toujours menacées, même dans des démocraties dites consolidées, à défaut de vigilance, de combat, d’engagement, de résistance et d’immunité. Il ne s’agit nullement à l’avenir de solliciter des élèves et étudiants des écrits formatés et idéologiques. Ce n’est pas de l’éducation, ni le but de notre lecture.

On comprend parfaitement l’ampleur du désastre actuel dans un Liban sans État, le traumatisme de l’explosion au port de Beyrouth, le désespoir et la lassitude. Cependant c’est le sens même de la patrie (« patria », pays du père) qui est souvent absent. La patrie est « la communauté politique à laquelle on appartient où à laquelle on a le sentiment d’appartenir » (Le Robert). Le sens de la patrie est absent dans la plupart des écrits.

C’est la manifestation qu’il y a dans le système éducatif libanais une lacune profonde dans la transmission du patrimoine national aux nouvelles générations. Pauvres militants pour la paix civile, la résistance nationale dans les années 1975-1990, la lutte contre les occupations, et pauvres martyrs libanais de toutes les communautés pour les libertés et la souveraineté ! Qu’on soit fatigué, qu’on en a assez, que trop, c’est trop… tout cela est compréhensible et légitime. Mais l’attachement à la terre, la gratitude pour les résistants et militants et de ceux qui ne désespèrent pas est une condition de tout rêve d’avenir pour le Liban, rêve qui ne se limite pas à des cogitations mentales, littéraires, esthétiques et sentimentales.

L’ouvrage apporte un remède « cathartique », comme il est relevé dans l’ouvrage. Mais il révèle la lacune profonde, à la fois au Liban et partout dans le monde, dans la transmission par l’éducation des valeurs fondatrices du Liban et des combats partout dans l’histoire pour la démocratie et les libertés. Les démocraties aujourd’hui dans le monde sont toutes menacées avec la perception de la démocratie en tant qu’hôtel haut standing et supermarché de produits de haute qualité.

Les 630 témoignages constituent une enquête sur les valeurs de la nouvelle génération, enquête qui rappelle le programme : « La génération de la relève : une éducation nouvelle pour la jeunesse libanaise d’aujourd’hui (Bureau pédagogique des Saints-Cœurs, 1991-1995, 4 vol.). L’élève Johnny al-Alam parle heureusement du « patrimoine et de l’héritage »

(p. 63), mais partout sans détermination factuelle, et sans allusion à une composante de ce patrimoine ! « Le Liban, écrit dans la préface Riad Obégi, PDG de la Banque Bemo, n’est pas un objet jetable. Il n’est pas une auberge de passage. Il n’est pas un vague souvenir qu’on évoque en radotant » (p. 9).

Que faire ? Deux perspectives : 1) Poursuivre le concours en encourageant les participants à l’écriture personnelle, intime, profonde et subjective et donc à éviter l’expression formatée souvent dominante dans l’enseignement, et 2) penser et agir sérieusement dans les écoles et universités pour la transmission des valeurs fondatrices du Liban. Au cours d’un séminaire international, un grand politologue français, me réplique : « Que signifient valeurs fondatrices d’une nation ? Il y a des coutumes, des habitudes en Corse, en Bretagne !… » Il ne s’agit pas de coutumes ! Il s’agit du combat permanent et sans fin pour les valeurs démocratiques.

Le « Cadre général de l’enseignement préuniversitaire », élaboré par le CRDP au ministère de l’Éducation nationale et proclamé au Grand Sérail le 15/12/2022 comporte nombre de directives pour la transmission du patrimoine valoriel du Liban.

Antoine MESSARRA

Chaire Unesco – USJ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le Liban de nos rêves : recueil de nouvelles français-arabe-anglais (2023) comprend des nouvelles écrites par des jeunes de plus de 80 établissements scolaires et universitaires qui ont participé au concours, « Le Liban de nos rêves », organisé par la Banque Bemo avec le soutien de l’AUF. Dans la préface, Jean-Noël Baléo, directeur général de AUF-Moyen Orient, écrit : « La jeunesse s’est exprimée. Elle a des idées. C’est à elle que viendra le salut. Il faut l’écouter. »On peut lire l’ouvrage en tant qu’œuvre littéraire, apprécier l’imagination et la créativité des élèves et étudiants libanais. On peut aussi poursuivre le programme les années suivantes en mettant l’accent sur la qualité littéraire et esthétique des productions. Il faut certes lire les textes...
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