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Idées - Commentaire

Le pivot vers l’Asie des pays du Golfe

Le pivot vers l’Asie des pays du Golfe

Le président chinois Xi Jinpeng avec les chefs d’État du CCG, lors du premier sommet entre les deux parties, à Riyad, en décembre 2022. Photo d’archives AFP

Après des décennies de relations privilégiées avec les États-Unis, les nouvelles élites politiques et économiques des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) sont aujourd’hui plus conscientes de l’évolution du paysage mondial et ont entrepris un processus de réorientation de leurs relations, commerciales et désormais géopolitiques, en particulier vers les pays des Brics. Les limites du partenariat stratégique entre les États-Unis et le CCG – qui n’a pas évolué vers une alliance militaire ou un pacte de sécurité à part entière – ainsi que la prise de conscience que la sécurité régionale doit être gérée par les acteurs locaux eux-mêmes figurant parmi les principaux facteurs de ce pivot vers l’Asie.

Réorientation commerciale

La croissance des échanges pétroliers avec l’Asie, en particulier avec la Chine et l’Inde, est l’évolution la plus importante à cet égard. L’Asie dans son ensemble absorbe désormais plus de 70 % des exportations totales de pétrole et de gaz du CCG, la Chine représentant à elle seule 20 %, suivie par les États membres de l’Association sud-asiatique de coopération régionale (Asacr), dont l’Inde, et par le Japon (15 % chacun). Cette situation ne devrait pas changer dans un avenir prévisible, d’autant que l’Inde devrait devenir la principale source de la demande mondiale de pétrole d’ici à 2030. Et si l’adoption croissante du transport électrique pourrait potentiellement ralentir le taux de croissance de la demande, cela est relativisé par l’incertitude quant au rythme et à l’ampleur de cette transition énergétiques.

Dans le même temps, la demande de gaz naturel devrait continuer à augmenter en Asie. D’une part, les pays en développement de la région ont de plus en plus besoin de produire de l’électricité. D’autre part, les limites des énergies renouvelables, en l’absence des investissements massifs nécessaires pour moderniser et numériser les anciens systèmes de transmission et de distribution d’électricité, devraient renforcer le rôle du gaz naturel comme combustible de transition. Selon le Forum des pays exportateurs de gaz, la région Asie-Pacifique dans son ensemble pourrait connaître une augmentation spectaculaire de la consommation de gaz naturel, portant sa consommation totale à plus de 1 600 milliards de mètres cubes d’ici à 2050, contre 600 milliards en 2021.

Par ailleurs, les relations entre les grands consommateurs d’Asie et les États du Golfe sont progressivement passées d’un commerce transactionnel à des investissements directs étrangers réciproques à grande échelle dans des secteurs énergétiques. Par exemple, Saudi Aramco, le plus grand exportateur de pétrole au monde, cherche à conclure des accords de raffinage et de produits chimiques en Asie afin d’étendre ses activités et de s’assurer des acheteurs à long terme pour son brut. Cela implique des coentreprises en Chine avec des sociétés de raffinage et des sociétés pétrochimiques, tant privées qu’étatiques, dont Huajin Aramco Petrochemical Co., Fujian Refining & Petrochemical Co. et Sinopec.

Dans le même ordre d’idées, l’Arabie saoudite et l’Abu Dhabi National Oil Company des Émirats arabes unis ont préengagé des dizaines de milliards de dollars dans des mégaprojets visant à développer le secteur pétrolier et gazier indien en aval. Bien que la plupart de ces projets aient connu des revers, le rôle croissant de l’Inde continue de susciter un vif intérêt de la part des investisseurs du CCG. Dans le même temps, les entreprises chinoises ont intensifié leur participation à des projets d’énergie renouvelable aux côtés d’acteurs spécialisés du CCG tels que l’ACWA d’Arabie saoudite et le Masdar des Émirats arabes unis, à la fois au sein du CCG et dans des pays tiers d’Asie centrale situés le long de l’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie.

Le commerce non pétrolier entre le CCG et l’Asie s’est également développé à un rythme régulier, en particulier vis-à-vis de Pékin, qui est devenu le premier partenaire du CCG en matière d’importations. En 2021, la Chine représentait 11,7 % du commerce extérieur total des Émirats arabes unis, la valeur du commerce non pétrolier échangé entre les deux pays s’élevant à 58 milliards de dollars, en hausse de 19,8 % par rapport à 2019. En plus de l’exportation de produits chimiques, de plastiques, de caoutchouc et de métaux, les pays du CCG ont exporté des services de voyage vers la Chine, devenue le cinquième marché touristique de Dubaï en 2019. D’autre part, le CCG est également le troisième partenaire commercial non pétrolier de l’Inde, après l’Alena et l’UE, avec 10 % du commerce non pétrolier du pays. Un accord de libre-échange entre le CCG et l’Inde a été annoncé en novembre 2022, bien que les négociations sur les conditions n’aient pas encore été conclues.

Depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022, la participation de la Russie au commerce du pétrole entre le CCG et l’Asie est devenue de plus en plus importante. L’imposition d’un embargo occidental sur les produits énergétiques russes a entraîné un exode des négociants en pétrole et en matières premières de Londres et de Genève vers Dubaï, qui entretient des relations avec des entreprises russes. Ainsi, un réseau d’intérêts communs englobant Dubaï, Riyad, Mumbai, Singapour, Hong Kong, Shanghai et Moscou s’est mis en place. Si la dépendance de l’Inde à l’égard du Golfe pour ses importations d’énergie a temporairement diminué en 2022, lorsque New Delhi a commencé à importer directement du pétrole russe à prix réduit, les importations indiennes directes de pétrole en provenance de Russie ont diminué et les importations indiennes en provenance du Golfe se sont quelque peu redressées à partir de 2023. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les producteurs de pétrole russes n’accordent plus d’avantages particuliers à leurs clients indiens et que ces derniers craignent des sanctions secondaires de la part des États-Unis et de leurs alliés. Mais les chiffres ne disent pas tout : pour échapper aux sanctions et aux restrictions du G7, les producteurs de pétrole russes utilisent de plus en plus des sociétés écrans basées à Hong Kong et à Dubaï pour leurs transactions avec l’Inde et, vraisemblablement, avec d’autres clients asiatiques.

En fait, les sanctions occidentales contre la Russie ont accéléré le développement de routes commerciales et d’alliances pétrolières non occidentales. En outre, quelle que soit l’évolution du conflit entre la Russie et l’Ukraine, Dubaï a le potentiel de remplacer définitivement Genève en tant que principale plaque tournante du commerce du pétrole dans le monde : une plate-forme commerciale doit être à l’abri des sanctions, et lorsque la Suisse a commencé à appliquer les sanctions du G7 et de l’UE à l’encontre de la Russie, les négociants en matières premières, grands et petits, ont commencé à transférer leurs activités russes à Dubaï.

Sortie de l’occidentalo-centrisme

Lors du sommet Brics+ qui s’est tenu à Johannesburg, en Afrique du Sud, en août 2023, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont été invités à rejoindre l’organisation intergouvernementale. Le CCG dans son ensemble pourrait en bénéficier, compte tenu de l’expansion de ce groupe et de son rôle croissant au sein du G20 en tant que contrepoids au bloc du G7. Cette évolution pourrait donner plus de crédibilité et d’influence au CCG et à ses États membres dans l’élaboration des programmes économiques et politiques.

Si d’autres pays du CCG commençaient à rejoindre les Brics+, cela aiderait ces derniers dans leur quête déclarée d’établir une alternative au dollar américain en tant que principale monnaie mondiale. Ils pourraient éventuellement réorienter une partie de leurs importantes réserves en dollars pour soutenir, à terme, une éventuelle monnaie des Brics. À court terme, un objectif moins ambitieux de la part du Brics+ est d’établir un système de paiement de gros et de détail autonome, dans lequel ses membres utilisent leurs propres monnaies pour les conversions entre les monnaies locales.

L’intérêt des pays du CCG pour un tel système coïncide avec leurs récentes initiatives visant à régler le paiement de leurs livraisons de pétrole et de gaz à la Chine et à l’Inde en renminbi chinois (souvent appelé yuan) et en dirham émirati, respectivement. Certes, la perspective d’un « pétroyuan » analogue au « pétrodollar » historique pourrait ne jamais se concrétiser, compte tenu du repli sur soi du système financier chinois, de la diversification des exportations de pétrole du CCG vers d’autres pays asiatiques et des craintes liées à l’hégémonie chinoise sur le groupe Brics+. Mais une monnaie Brics+ adossée à l’or et au pétrole pourrait devenir une alternative viable au dollar en tant qu’unité de compte, moyen d’échange et, en fin de compte, réserve de valeur.

À la lumière de tous ces développements, il est important de s’interroger sur l’évolution potentielle du régime monétaire de change utilisé par les pays du CCG. À l’exception du Koweït, qui a rétabli un régime de flottement géré en 2007, les cinq autres pays du Conseil sont parmi les rares au monde à être encore officiellement rattachés au dollar américain. Le maintien de cette parité présente sans doute certains avantages, car elle offre stabilité et visibilité aux investisseurs, mais elle restreint également les choix de politique monétaire et limite la capacité d’un pays à réagir efficacement à l’évolution des conditions économiques. En outre, l’ambition de Riyad de devenir une plaque tournante de l’industrie manufacturière pourrait nécessiter une plus grande flexibilité de son régime de change, en particulier pendant les périodes d’appréciation du dollar. Compte tenu de l’importance des réserves officielles et des actifs financiers détenus à l’étranger par les pays du CCG, qui totalisent un montant net de 3 000 milliards de dollars (l’équivalent des réserves officielles de la Chine), ce changement pourrait accélérer la diversification mondiale des réserves de change et servir de catalyseur à la dédollarisation.

Leurs relations de plus en plus étroites avec les Brics+ pourraient leur permettre de participer à l’élaboration de nouveaux instruments commerciaux et financiers qui pourraient à terme remplacer le système monétaire et financier international actuel, soutenu par le dollar.

Cette grande transition comporte des risques, notamment en ce qui concerne l’impact géopolitique et économique potentiel. Alors que les pays du CCG s’efforcent de diversifier leurs économies en prévision de l’ère postpétrolière, ils auront de plus en plus besoin d’importer des technologies avancées existantes et d’en développer de nouvelles en commun. L’évolution géopolitique mondiale vers une position plus conflictuelle, avec un bloc occidental et un bloc non occidental s’affrontant au niveau international, pourrait constituer une menace pour les économies des pays du CCG si ces derniers sont contraints de choisir leur camp. Dans un tel scénario de confrontation mondiale, il pourrait être avantageux pour ces pays de réorienter leurs efforts vers le renforcement de la coopération et de l’intégration régionales, de participer plus activement à l’élaboration d’accords de sécurité régionaux endogènes et d’adopter une politique de multialignement sur la scène mondiale.

Ce texte est une traduction synthétique d’un long article publié en anglais sur le site du Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center.

Économiste et analyste financier, président de The Multipolarity Report.

Après des décennies de relations privilégiées avec les États-Unis, les nouvelles élites politiques et économiques des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) sont aujourd’hui plus conscientes de l’évolution du paysage mondial et ont entrepris un processus de réorientation de leurs relations, commerciales et désormais géopolitiques, en particulier vers les pays des Brics....
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