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Nos Lecteurs ont la Parole

L’héritage durable des manifestations étudiantes

On pourrait attribuer aux temps médiévaux de nombreuses innovations, mais cette époque nous a donné une institution qui façonne la conscience collective de notre société. Apparue au Moyen Âge, l’université telle que nous la connaissons aujourd’hui a certainement évolué au fil des siècles, avec une constante : l’héritage des manifestations étudiantes. Les jeunes, perçus comme des rebelles par les « adultes » moulés par une routine d’une société qui force à être passif, ont toujours été les gardiens de la flamme de la justice.

Lors de leur apparition dans leurs formes primaires au Moyen Âge, notamment axées sur la théologie et la médecine, les universités étaient sous l’influence du pouvoir et de l’Église. Tout comme auparavant, les universités d’aujourd’hui sont toujours sous l’influence de politiciens ou de bailleurs de fonds.

Au carrefour de l’académie et de la géopolitique se trouve le statut des universités en tant qu’indicateurs de la puissance d’une nation. Historiquement, le prestige et l’influence des universités d’un pays étaient intimement liés à son statut mondial. Bien que cela se fasse dans des contextes différents, l’institution universitaire a longtemps joué un rôle central dans les sociétés. Être accepté dans une université peut transformer la vie d’une personne, tant sur le plan de sa carrière que de sa position sociale. Les admissions sont elles-mêmes des épreuves difficiles et la compétition y est féroce. Aujourd’hui, plus une université est prestigieuse, plus elle a de pouvoir en termes de crédibilité, d’opportunités d’emploi et de pouvoirs politiques, notamment dans le façonnement de l’opinion publique. Pourtant, les manifestations étudiantes ont toujours ébranlé les privilèges des universités les plus reconnues à travers le monde : que ce soit des manifestations contre la taxation de la bière ou des manifestations appelant à un cessez-le-feu à Gaza. Au XIIe siècle comme au XXIe, les universités sont un catalyseur d’innovations, de recherche et de formation de futurs leaders et décideurs politiques, médecins et artistes, et restent la source de manifestations qui changent le cours des actions.

Au Moyen Âge, les manifestations semblaient, à première vue, dirigées contre des petites choses. Mais l’image est plus grande que cela. Le combat a toujours été contre un schéma collectif qui mine les droits des moins favorisés. Les manifestations étudiantes ont toujours remis en question les privilèges et l’abus de pouvoir. Il est crucial de noter que les manifestations en général sont une vague contagieuse qui se propage à travers le monde. Un grand exemple en est la vague de manifestations mondiales en 2019 : du Liban au Chili en passant par Tokyo. La différence entre la propagation des manifestations nationales et l’expansion des manifestations étudiantes est que pour les étudiants il s’agit généralement d’une cause unifiée, comme nous pouvons le voir actuellement dans leurs appels à un cessez-le-feu à Gaza, ou d’autres causes comme celles du changement climatique.

Les universités au XXIe siècle forment un pilier de la conscience collective avec le capital culturel qu’elles possèdent dans la société. Selon Bourdieu, les universités fonctionnent comme des institutions-clés où le capital culturel est accumulé et légitimé. Ceci permet aux individus de naviguer et d’exercer une influence dans diverses sphères sociales, renforçant ainsi les structures de pouvoir et les inégalités existantes. Dans les idées de Bourdieu, les universités deviennent donc des sites centraux pour la reproduction et la consolidation des hiérarchies sociales basées sur le capital culturel, façonnant l’accès aux opportunités et renforçant les modèles de privilège et de désavantage. Ainsi remettre en question le privilège restera le facteur moteur du changement de la réalité, et c’est pourquoi les manifestations étudiantes sont cruciales pour arrêter la reconstruction d’une telle hiérarchie sociétale et offrir une juste opportunité de changement.

Pourtant, au-delà des manœuvres géopolitiques, la psychologie qui anime la jeunesse d’aujourd’hui redéfinit l’éthos de l’enseignement supérieur. Les étudiants ne sont plus simplement des récepteurs passifs d’informations, ils s’engagent activement dans la déconstruction des paradigmes de connaissance. Ce changement est emblématique d’une génération dégagée des contraintes traditionnelles, animée par la curiosité et alimentée par le désir de remettre en question le statu quo. Les universités doivent donc évoluer pour accommoder ce dynamisme nouvellement trouvé, en favorisant des environnements où l’exploration est encouragée et les questions ne sont pas étouffées. Sociologiquement, cette transformation se manifeste dans le concept de « l’edgework », la poursuite délibérée du risque et du défi dans la quête de la découverte de soi. Les étudiants, reconnaissant leur privilège limité au sein des structures de pouvoir existantes, sont de plus en plus attirés par les limites des normes sociales, où l’expérimentation et la transgression des limites abondent. Ce phénomène souligne le rôle évolutif des universités en tant que lieux non seulement d’apprentissage mais aussi de croissances personnelle et collective, où les frontières de l’identité sont explorées et redéfinies.

Les étudiants se distinguent comme une force paradoxale : hautement éduqués mais disproportionnellement accablés par des contraintes financières. Cette juxtaposition singulière les investit d’un sentiment d’urgence et de résilience unique, faisant d’eux des agents de changement redoutables. Contrairement à d’autres segments de la société liés par l’emploi ou le statut social, les étudiants possèdent un mélange puissant de vigueur intellectuelle et d’audace juvénile, alimentant leur mobilisation toujours rapide et organisée. Face aux inégalités systémiques, ils émergent comme les avant-gardistes de la transformation sociale, portés par une quête inflexible de justice et d’équité. Comme l’atteste l’histoire, le pouvoir des mouvements étudiants résonne bien au-delà des murs du campus, annonçant l’aube d’une nouvelle ère.

Pour autant, les étudiants manifestants se retrouvent souvent confrontés à la répression et à la violence des autorités. Cette réalité reflète une lutte sociale plus large pour le pouvoir et le contrôle, où les voix dissidentes sont confrontées à la résistance de ceux qui cherchent à maintenir le statu quo. Une des raisons de cette réponse est la menace que représentent les manifestations étudiantes pour les structures de pouvoir établies. Les appels en faveur des droits de l’homme, de la paix et de la démocratie remettent en question la légitimité de ceux qui détiennent le pouvoir, exposant les injustices et les inégalités systémiques. En conséquence, ceux au pouvoir peuvent recourir à des tactiques autoritaires pour réprimer la dissidence et maintenir leur emprise sur l’autorité. Les sit-in et les manifestations pacifiques, qui sont des formes légitimes d’expression dans les sociétés démocratiques, sont accueillis par le déploiement d’une force excessive souvent agressive. De plus, les manifestations étudiantes sont souvent perçues comme des champs de bataille symboliques où se jouent les tensions sociales plus larges. En tant que telles, elles peuvent attirer l’attention de diverses factions politiques cherchant à faire avancer leurs propres agendas, y compris celles avec des tendances autoritaires ou fascistes.

Mais ce n’est pas pour rien que les États recourent souvent à la répression face aux mobilisations étudiantes, craignant l’impact redoutable de ces mouvements et leur capacité à galvaniser l’opinion publique. Au Liban, cette réalité est particulièrement frappante, notamment lors des années tumultueuses de la guerre civile et des plus récentes manifestations du 17 octobre. De tels mouvements incarnent le rôle essentiel que jouent les étudiants dans la remise en question des structures de pouvoir établies et la défense des aspirations de leurs concitoyens.

Pour conclure, l’université tout au long de l’histoire a toujours été un lieu non seulement pour construire son identité personnelle, mais aussi pour façonner la trajectoire de notre société et remettre en question le statu quo. Depuis que l’université en tant qu’institution a vu le jour, la mobilisation étudiante est devenue un outil de pression et un amplificateur des injustices des États et des dirigeants. En étant confrontés aujourd’hui à des réponses autoritaires, cela réaffirme l’importance des étudiants dans la déconstruction des narratifs données à un public passif par le biais de plusieurs agences médiatiques. Si le mouvement étudiant a été largement du bon côté tout au long de l’histoire, c’est parce qu’il défend une cause juste. Nous pouvons par ailleurs observer les victoires depuis le Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui. Posez-vous la question : pourquoi les États ont-ils peur des manifestations étudiantes, et osez déconstruire les récits établis et aller au-delà de ce que vous savez.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

On pourrait attribuer aux temps médiévaux de nombreuses innovations, mais cette époque nous a donné une institution qui façonne la conscience collective de notre société. Apparue au Moyen Âge, l’université telle que nous la connaissons aujourd’hui a certainement évolué au fil des siècles, avec une constante : l’héritage des manifestations étudiantes. Les jeunes, perçus...
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