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Manger - Lorient-Le Siecle

De famine en pénuries, balade dans un Liban qui a faim

D’une génération à l’autre, les inquiétudes se ressemblent. Les mots sont les mêmes. « Péril », « faim », « manque ». De l’épuisement des stocks de blé sous mandat français au siège israélien de Beyrouth-Ouest en 1982 en passant par les pénuries des dernières années, l’histoire s’acharne sur nos estomacs. Mais un événement traumatique, le premier d’entre tous, marque au fer rouge l’esprit libanais. Entre 1915 et 1918, la « grande famine du Mont-Liban » coûte la vie à un Libanais sur trois. Son souvenir plane comme une ombre sur le reste du siècle. 

De famine en pénuries, balade dans un Liban qui a faim

Illustration Jaimee Haddad.

Visions d’horreur pendant la Grande Guerre

La première année de la guerre qui devait amener l’anéantissement de l’Empire ottoman fut somme toute supportable au Liban. Les récoltes avaient été normalement faites, les provisions normalement constituées.

Un malheur ne vient jamais seul. Avec les troupes turques qui pour la première fois depuis 1860 gravissaient les pentes de la Montagne autonome s’en vinrent les sauterelles et la grêle. Ce que les terribles insectes ne dévorèrent pas fut détruit par la pluie de glaçons, et finalement de torrides chaleurs brûlèrent le demeurant. De toute nécessité, il fallait que le pouvoir central s’occupât du sort de la Montagne... La famine était aux portes… (…)

Le pouvoir central s’en occupa. (…) Il interdit l’expédition du blé et de la farine à destination de la Montagne. Aux paysans des plaines on laisserait toujours de quoi vivre en les maintenant sur leurs terres. Aux montagnards, on signifiait ainsi le désir du grand état-major de les voir exterminés.

Cela vint vite. Quelques mois ne se passèrent point que les rares ressources sauvées des intempéries et de la soldatesque se trouvèrent épuisées. (…) Ce qui se passa alors ne se raconte pas. Les chiffres ne sauraient être que faux, les communiqués officiels que mensongers. Seuls peuvent en parler ceux qui alors furent non du côté des gouvernants. Seuls peuvent le raconter ceux qui eurent faim, et qui ne l’ont pas oublié.

Notre but est non de raconter chiffres en main, mais de dire ce qui fut comme nous l’ont dit ceux qui y furent. Les « quatre ans de misères » virent 400 000 montagnards souffrir toutes les tortures qu’il soit humainement possible de concevoir. La faim, le froid, le typhus, le choléra, la peste, les potences, les soldats, rien ne leur fut épargné. Ils s’en allaient par familles, par villages, mourir le long des routes. Des milliers de cadavres encombraient les voies. Nul fils ne songera à enterrer son père. Nul père ne pleura plus son fils. Beyrouth où de « grands » bourgeois faisaient encore fortune, où de riches familles s’enrichissaient encore plus et sabraient le soir le champagne avec les officiers turcs bottés et insolents, Beyrouth qui n’était pas encore la capitale, mais le centre, vit descendre vers elle la vague des crève-la-faim. (…)

Nous n’oublierons jamais la photo sinistre de ce prêtre montagnard assis sur un trottoir et mourant sous les regards indifférents des passants depuis longtemps blasés. Nous n’oublierons jamais celle de cette mère morte qu’un bébé agonisant tétait encore. La Montagne, désertée, devint un vaste charnier, où pullulèrent les charognards, où les loups régnèrent à nouveau en maîtres, où agonisa et pourtant survécut l’âme d’un peuple martyr que le monde oubliait...

L’Orient, 31 mars 1937


L’épuisement des stocks de céréales

Rien ne sert de cacher le péril qui menace Beyrouth et le Liban par suite, sinon de l’épuisement, du moins de l’insuffisance des stocks de blé et de farine. Tout le monde en parle et des communiqués sont publiés à ce sujet. D’après certaines versions, les stocks de l’intérieur sont amplement suffisants pour assurer le ravitaillement de la population jusqu’à la moisson prochaine. D’autres évoquent déjà le spectre de la famine. Qui croire ?

Les faits, les voici :

– Le kilo de pain a atteint à Beyrouth le prix de 12 piastres ;

– Les stocks de blé et de farine des négociants dans la capitale sont presque épuisés ;

– Les boulangers manquent de farine pour pétrir du pain ;

– Les minoteries manquent de blé pour livrer de la farine ;

– Les commandes attendues de l’intérieur ne sont pas arrivées ;

– Elles n’arriveront peut-être pas puisque les municipalités de Damas et d’Alep ont interdit la sortie des céréales de leurs villes et sont elles-mêmes aux abois ;

– Les familles indigentes qui achètent au jour le jour leur pain ne peuvent que difficilement s’en procurer ;

– Aucun bateau n’a débarqué une cargaison de blé ;

– Aucun arrivage n’est annoncé ;

– Par contre notre blé est expédié par quantités massives à l’étranger d’où les commandes affluent.

L’Orient, 15 janvier 1937


La paralysie de la grève

Après une journée confuse et fertile en rebondissements, c’est en fin de nuit sur la grève des boulangers que s’est polarisée l’attention : (…) le pays risque de se retrouver sans pain aujourd’hui. (…) La situation qui traîne en longueur n’a servi en définitive qu’aux profiteurs. Ceux-ci ont immédiatement saisi l’occasion de la pénurie partielle pour augmenter et doubler même, comme cela a déjà été remarqué hier, dans certaines localités, leurs prix. À Beyrouth, de nombreux camelots sillonnent les rues de la ville, le plus souvent à bicyclette, afin de revendre aux passants ou aux automobilistes leur marchandise à un prix prohibitif (jusqu’à une livre et même une livre et quart le kilo). À Zahlé, certains boulangers ont encore vendu leur pain aujourd’hui à 75 piastres ou une livre le kilo. Les acheteurs, gênés par la pénurie d’une denrée quotidienne, ne protestent pas contre la hausse des prix et sont trop contents d’avoir réussi à se procurer du pain pour la journée. Aucune mesure n’avait été prise, hier, par les responsables pour sévir contre les fraudeurs.

L’Orient, 5 mars 1971


Des quartiers de Beyrouth menacés par la famine

La quasi-totalité du pays commence à souffrir du manque de certaines denrées élémentaires de première nécessité (farine, sucre, riz). À Beyrouth, le problème se fait aigu et certains quartiers sont déjà menacés de famine. Devant les boulangeries qui n’avaient pas encore fermé mais qui n’avaient plus que quelques pains à livrer, l’on pouvait voir hier des files d’attente interminables. Certains acheteurs portaient ostensiblement des armes dans l’espoir que cette menace voilée leur vaudrait un quelconque privilège.

Les minotiers (…) indiquent qu’ils n’ont plus de blé et que les camions ne peuvent plus arriver aux silos du port pour être chargés. Plus d’un conducteur, ajoutent-ils, a été tué dernièrement pour avoir tenté d’effectuer le trajet. De plus, beaucoup de poids lourds chargés de blé ou de farine ont été capturés par des éléments armés en divers points du pays. Les minotiers précisent que la situation est d’autant plus déplorable que les silos contiennent encore 100 000 tonnes de blé, quantité suffisante pour approvisionner le pays en pain durant six mois entiers. Aussi les minotiers ont-ils lancé un appel à l’État pour qu’il leur assure le blé et qu’ensuite il fasse livrer la farine aux boulangeries. Celles-ci cependant connaissent un autre problème : le manque de carburant. (…)

On ne trouve pratiquement plus d’aliments en boîte, de sucre et de riz dans les boutiques qui sont presque toutes vides maintenant. Le marché noir fleurit et ses tarifs sont encore fluctuants, selon les quartiers, encore qu’ils soient toujours exorbitants.

L’Orient-Le Jour, 22 janvier 1976


Les rigueurs du blocus à Beyrouth-Ouest

Le blocus imposé par les Israéliens à Beyrouth-Ouest se fait de plus en plus ressentir par la population civile du secteur assiégé de la capitale. L’électricité demeure coupée depuis neuf jours et le pompage de l’eau, après avoir été rétabli samedi dernier, a de nouveau été interrompu dans la soirée de lundi pour être repris hier soir. Sur le plan alimentaire, les légumes et les fruits sont devenus des denrées rares et il est de plus en plus difficile de se procurer du pain.

Le pompage de l’eau vers Beyrouth-Ouest avait été interrompu le 24 juillet dernier par les soldats israéliens qui avaient fermé les vannes du centre de distribution d’eau à Achrafieh. La reprise du pompage n’a résolu que partiellement le problème de l’eau à Beyrouth-Ouest. De nombreuses canalisations ont été, en effet, endommagées par les bombardements. Avec la coupure du courant électrique, certaines pompes à eau sont, d’autre part, paralysées par le manque de mazout.

Devant les conséquences de cette pénurie d’eau et d’électricité, le président Chafic el-Wazzan a repris ses contacts en vue d’obtenir la levée des mesures de vexation prises par les Israéliens. De son côté, le ministre des Ressources hydrauliques et électriques, M. Mahmoud Ammar, a souligné que l’occupation par les Israéliens des centrales d’eau et d’électricité se poursuit en dépit des interventions locales et étrangères et des dangers de maladie qui menacent les enfants de Beyrouth-Ouest.

L’Orient-Le Jour, 4 août 1982


Les réfugiés de Deir el-Qamar

Les milliers de chrétiens du Chouf réfugiés à Deir el-Qamar se plaignent avant tout de la faim, a révélé hier mère Marguerite Demian, supérieure générale des Sœurs de la Croix (…). La religieuse, dont la congrégation dirige le seul hôpital de l’agglomération, est en contact radio quotidien avec Deir el-Qamar, et tient donc ses informations de source sûre. Elle a mis en garde contre une prolongation de la situation actuelle, et réclamé des instances politiques et humanitaires locales et internationales une action urgente pour l’approvisionnement normal du village, avant qu’il ne soit trop tard.

Deir el-Qamar (…) a accueilli 30 000 réfugiés provenant de 56 villages de la montagne. Ceux-ci sont arrivés sur place avec un minimum de bagages, après un ou deux jours de marche. Ils ont trouvé refuge dans les écoles, les vergers, les églises, la mosquée, la synagogue et les bâtiments publics de la localité où ils vivent dans les conditions les plus précaires. Actuellement, la portion de pain d’un adulte est en moyenne d’un pain rond tous les trois jours (…). Le régime quotidien de la population consiste en du riz bouilli, sans matière grasse et sans sel. Ce régime alimentaire est, semble-t-il, à l’origine de 140 cas de diabète déclarés. Certains adultes ont même été jusqu’à se nourrir de feuilles d’arbre pour se rassasier.

L’Orient-Le Jour, 5 octobre 1983


Victimes de la guerre du Golfe

Depuis le 2 août, date de l’invasion du Koweït par l’Irak, la livre libanaise a perdu les trois quarts de sa valeur face au dollar. La cotation officielle est suspendue et le billet vert vaut désormais plus de 1 000 LL au marché noir, contre 680 LL début août. Dans un pays où tous les produits sont indexés sur le dollar, les conséquences sont immédiates et dramatiques. Trois exemples donnent la mesure du désastre : en un mois, le paquet de pain est passé à Beyrouth de 350 à 900 LL, le prix de la bonbonne de gaz a quintuplé, et les 20 litres d’essence ont quadruplé pour dépasser les 10 000 LL.

Soraya, 21 ans, est secrétaire. Elle gagne 50 000 LL, le salaire minimum mensuel, « de quoi acheter trois kilos de fromage par mois et prendre une fois par jour le taxi collectif pour aller au travail. Elle explique que sa voisine, une femme de ménage, ne donne plus à manger à ses enfants que des sandwiches de pommes de terre. « Sans huile parce que c’est devenu trop cher. »

Professeur d’université et considéré comme un « privilégié » avec son salaire mensuel de 300 000 LL, Antoine, 34 ans, a décidé de ne plus faire fonctionner son générateur à essence qu’un soir sur deux. Faute d’électricité, il lit désormais à la bougie. « Les pays arabes sont en guerre et on aurait pu se réjouir que, pour une fois, le Liban soit épargné par les obus. Mais finalement, nous sommes quand même parmi les premières victimes de cette guerre-là », assure Antoine d’un ton calme et abattu.

L’Orient-Le Jour, 30 août 1990


À la recherche du pain perdu

L’été dernier, les files d’attente s’allongeaient devant les stations-service dans un contexte de pénurie de carburant. Nouvel été, nouvelle pénurie : cette année, c’est devant les boulangeries du Liban, avec des nuances régionales, que l’on fait la queue. (…)

Pourtant, « il n’y a pas de pénurie de pain ! », martèle, sur tous les tons, Amine Salam depuis trois semaines. Le ministre sortant de l’Économie et du Commerce perd patience. « Pour une fois, souligne-t-il, mon ministère et le gouvernement ont réalisé un travail exemplaire sur ce dossier. »

Mi-juin, le ministre avait accusé les acteurs du secteur privé de « vols », avant de s’excuser auprès d’eux tout en ajoutant que « 50 % » de la filière est faite de « voyous ». Un ministre qui, après avoir nié toute contrebande de farine à la frontière syrienne, en s’appuyant sur les dires de l’armée, la qualifiait de « massive » une semaine plus tard, citant un nouveau rapport de l’armée. (…) Un dossier compliqué qui est devenu franchement ardu avec le début du conflit russo-ukrainien et l’arrêt des exportations de blé par ces deux pays, principaux fournisseurs de cette denrée essentielle au Liban.

Si le ministre s’est jusqu’à présent montré fort bavard sur le sujet, il n’en a pas été de même du côté des professionnels de la filière boulangère, qui ne répondent pas, ou trop peu, aux demandes d’éclaircissements. (…) Ce, pendant que les estomacs de plus de 80 % de la population, passée sous le seuil de pauvreté depuis le début de la crise, se creusent.

L’Orient-Le Jour, 6 juillet 2022



Visions d’horreur pendant la Grande GuerreLa première année de la guerre qui devait amener l’anéantissement de l’Empire ottoman fut somme toute supportable au Liban. Les récoltes avaient été normalement faites, les provisions normalement constituées.Un malheur ne vient jamais seul. Avec les troupes turques qui pour la première fois depuis 1860 gravissaient les pentes de la Montagne...
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