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Culture - Initiative

Beyrouth, reine d’une vente aux enchères chez Sotheby’s Londres

Le Beyrouth artistique, un ultra frontières magique, fait l’objet d’une vente aux enchères dans la prestigieuse maison Sotheby’s à Londres le 23 avril.

Beyrouth, reine d’une vente aux enchères chez Sotheby’s Londres

Une jeune femme regarde une sculpture de Saloua Raouda Choucair présentée à la vente par la maison Sotheby’s à Londres. Photo courtoisie Sotheby’s

C’est une lettre faite de toiles de grands maîtres, de sculptures, de mixed media et de photos. C’est une lettre de gouaches et d’aquarelles, de couleurs, une longue lettre qui commence en 1960 et se poursuit jusqu’à aujourd’hui que Sotheby’s adresse à Beyrouth. La prestigieuse maison de ventes aux enchères a choisi de déclarer sa flamme à la ville éprouvée mais toujours palpitante et créative, en montant une vente thématique – fait rare dans l’institution – d’artistes, modernes et contemporains, libanais ou sous inspiration libanaise.

Cette vente, intitulée « A Love Letter to Beirut Arts and Culture, 1960-2020 », cherche à « célébrer l’influence étendue que Beyrouth a eue sur la sphère artistique dans la région et faire la lumière sur cette communauté artistique en plein essor et sur le Liban cosmopolite, où beaucoup trouvent inspiration et créativité. Elle est aussi l’occasion de faire des connexions et de créer des liens entre artistes, et de faire la lumière sur des talents moins vus », explique Alexandra Roy, directrice du département de ventes Moyen-Orient chez Sotheby’s. Des œuvres d’artistes qui ont fait l’âge d’or de la scène créative libanaise dans les années 1960, comme Etel Adnan, Saliba Douaihy, Helen Khal, Nadia Saikali, Yvette Achkar, Saloua Raouda Choucair… y côtoient celles de la plus jeune génération issue de la guerre, tels Marwan Sahmarani, Tagreed Darghouth, Ayman Baalbaki, Walid Raad et autres, ainsi que leurs confrères arabes d’hier et d’aujourd’hui qui ont élu domicile dans la capitale libanaise ou qui l’ont fréquentée.

En écoutant Alexandra Roy parler de cette vente, on dirait le Parnasse des années 1930. Beyrouth a une aura particulière, une place indéniable dans l’imaginaire créatif arabe, quelles que soient les circonstances, « ce n’est pas seulement physique : nous avons utilisé le mot Beyrouth dans le sens d’ultra frontières ; dans ce sens qu’une ville peut rester dans votre paysage mental », dit-elle.


Une jeune femme admire une huile sans titre de Helen Khal, 1982, estimée à 30 000-50 000 livres sterling. Photo courtoisie Sotheby’s

Plus de 45 artistes, en majorité libanais, sont proposés, ainsi que des artistes syriens, égyptiens, irakiens, palestiniens, jordaniens dont les travaux ont été façonnés par leur interaction avec le pays du Cèdre, qu’ils y aient résidé, entretenu des amitiés, enseigné ou exposé. La vente suit les traces du modernisme du milieu du siècle jusqu’à nos jours tel qu’il s’est décliné dans la région. Elle est composée à 75 % d’artistes modernes et à 25 % d’artistes contemporains, encore une particularité de cette vente ; car la maison, s’intéressant au marché secondaire, traite généralement plus d’artistes disparus que vivants ; mais la prolifique scène libanaise actuelle a permis de déroger à la coutume. En effet, si la vente a eu pour impulsion les années 1960, celles-ci n’en sont que le point de départ, souligne Alexandra Roy, qui constate avec admiration le talent qui continue à émerger depuis Beyrouth : « Les années 1960 sont le point de départ, mais ça continue (…) Nous, en tant que spécialistes, aimons tous Beyrouth ici à Sotheby’s », dit-elle.

« Beaucoup de joie, d’expérimentation et d’influences »

La vente aura lieu le 23 avril à Londres, in situ, en ligne et par téléphone. Les œuvres seront exposées auparavant durant quatre jours, du 19 au 22 avril, dans les locaux de la maison, Bond Street. Une sélection avait déjà été montrée en avant-première chez Sotheby’s à Dubaï, en février dernier, de potentiels acquéreurs venant de la région. On peut déjà la consulter en ligne. Le magnifique et très renseigné catalogue représente en lui-même un véritable voyage : esthétique, historique et une expérience de reconnexion profonde avec le si dense legs artistique et culturel de Beyrouth : « il y a beaucoup de joie, d’expérimentation et d’influences », affirme Alexandra Roy.

Clairement, l’art relatait alors cette époque où les artistes savouraient surtout la douceur du Liban, la beauté de ses paysages, sa lumière et leurs interactions. C’était les lendemains de l’indépendance, la production artistique reflétait l’allégresse, l’émancipation et l’exploration qui vont avec. S’il s’agit de représentations joyeuses pour la plupart, y compris pour les jeunes artistes contemporains, il ne faut cependant pas s’y méprendre, c’est que les œuvres à la vente datent toutes d’avant 2018 ; avant la révolution d’octobre 2019, l’explosion du port et tous les chamboulements dans le quotidien de la ville.

Mais pour la spécialiste, « les artistes font voir les choses autrement en dépit d’un environnement parfois difficile ». C’est par exemple le cas du Dream Catcher du très coté Anas Albrahe – établi au Liban depuis 2015 –, une toile tout en couleur et en douceur qui représente des ouvriers et réfugiés syriens dans leur sommeil, un moment de répit au cœur d’un quotidien éreintant et qui voudrait laisser croire que leur capacité à rêver ne serait pas compromise. Le peintre, dont les travaux sont inspirés par les paysages de Syrie et du Liban, Matisse et Gauguin, cherche à montrer le lien entre les lieux et les personnes, et l’espoir que celui-ci leur impartit.

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Il en est de même de la toile de l’artiste irakien kurde Serwan Baran, né en 1968 et installé au Liban depuis 2013, dont la luminosité du bleu Klein contraste avec la situation de prisonniers dont l’uniformité des vêtements est une allusion à la perte d’identité et d’individualité que la guerre engendre. Élève de Marwan Kassab Bachi – Syrien de mère libanaise –, dit Marwan, Baran est reconnu comme un pionnier de l’art contemporain. Ses travaux traitent de la complexité des guerres, des luttes sociales et des communautés marginalisées. Ils sont plusieurs élèves de Marwan tels qu’Ayman Baalbaki, Tagreed Darghouth, Walid Raad à faire partie de la vente aux côtés du professeur lui-même.

Une toile de Aref el-Rayess, « The World of Petrol », 1974, estimée à 60 000-80,000 livres sterling. Photo courtoisie Sotheby’s

La charge socio-politique et la fragilité sont assurément plus marquées dans les œuvres des générations actuelles que dans celles de leurs prédécesseurs, quand bien même ils en seraient influencés, le monde arabe dans lequel ils évoluent ne ressemblant plus vraiment à celui de ces premiers. C’est le pavillon dédié au Liban des années 1960, à la Biennale de Lyon de 2022, selon Alexandra Roy, qui avait d’ailleurs pour thème justement la fragilité, et la participation à une rencontre à Art Dubaï avec Carla Chammas autour de son livre sur Helen Khal et la Beyrouth des années 1960 qui ont confirmé l’équipe de Sotheby’s dans son désir d’une vente thématique autour de Beyrouth. Sans le chercher, Sotheby’s s’est trouvé avec une proportion importante de femmes : 50 % des œuvres, les artistes femmes libanaises ayant eu de facto un rôle pionnier et avant-gardiste dans la scène artistique et culturelle du Liban postcolonial.

Marwan Kassab Bachi, « Marionnette », 1981, estimée à 70 000-100 000 livres sterling. Photo courtoisie Sotheby’s

Le catalogue comprend Helen Khal avec une toile à forts accents de Rothko, peinte en 1982, une ode à Beyrouth, à la lumière du Liban et son paysage ; Simone Fattal, Huguette Caland, Etel Adnan, Saloua Raouda Choucair, Nadia Saikali ou encore la Jordanienne Mona Saudi, l’Arménienne Sophie Yeramian qui a fui le génocide arménien, Jumana el-Husseini et plusieurs autres à découvrir ou redécouvrir. C’est en effet un des points importants de cette vente que de s’aventurer vers des noms et des profils moins attendus et de mettre en évidence les liens intergénérationnels ainsi que les liens et amitiés intragénérationnels, lesquels contribuent à ce climat d’émulation.

Ainsi, l’artiste multidisciplinaire Nadia Saikali, de retour à Beyrouth après avoir été formée à Paris, enseigne-t-elle à l’Université libanaise et à l’Alba tout comme ses prééminents pairs Shafic Abboud, Aaref el-Rayess et Yvette Achkar, formant la génération d’artistes à venir tels que Jamil Molaeb et Chaouki Chamoun. Tous ceux-ci font partie de la vente. La plupart ont un parcours transfrontalier et ont fait des allers-retours entre Beyrouth, leur pays d’origine, et l’Europe, notamment Paris, haut lieu d’art, où ils ont fréquenté les plus grands institutions et ateliers de maîtres. Parmi ceux-ci, on compte également la sculptrice Saloua Raouda Choucair, née en 1916, considérée comme la première véritable artiste moderne libanaise et une figure de proue de la sculpture radicale du monde arabe, laquelle fit l’objet d’une grande rétrospective à la Tate à Londres, une première célébrant une femme artiste arabe. Saloua Raouda fait aussi partie de la vente du 24 avril, elle battit un prix record pour sa sculpture Poème dans la Modern and Contemporary Evening Auction en juin 2023, sachant que les « Evening Auctions » sont les ventes les plus prestigieuses de la maison.

Etel Adnan, « Sans titre », circa 1965, estimée à 150 000-250 000 livres sterling. Photo courtoisie Sotheby’s

Etel Adnan, elle aussi, vient de battre un prix record dans la vente du soir de mars dernier et, avec Huguette Caland, elle fait aussi partie de la vente en ligne de Sotheby’s qui a lieu du 11 avril jusqu’au 25 avril en parallèle à la vente dédiée à Beyrouth.

Enfin, sur les dix artistes les mieux vendus au Moyen Orient, quatre sont libanais, révèle Alexandra Roy. La cote d’amour de Beyrouth promet de monter. Celle-ci pourra-t-elle enfin bénéficier d’un environnement favorable pour capitaliser sur cet amour et maintenir le cap du beau, de l’échange transfrontière et de la création ?

C’est une lettre faite de toiles de grands maîtres, de sculptures, de mixed media et de photos. C’est une lettre de gouaches et d’aquarelles, de couleurs, une longue lettre qui commence en 1960 et se poursuit jusqu’à aujourd’hui que Sotheby’s adresse à Beyrouth. La prestigieuse maison de ventes aux enchères a choisi de déclarer sa flamme à la ville éprouvée mais toujours...
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