« Oublier Camus », « Se méfier de Kafka », « Althusser assassin » et « Achever Sartre » : la conjonction soudaine d’ouvrages qui brûlent des idoles littéraires du XXe siècle agace. Photos DR
Oublier Camus, Se méfier de Kafka, Althusser assassin et Achever Sartre : la conjonction soudaine d’ouvrages qui brûlent des idoles littéraires du XXe siècle agace, même si les éditeurs croient en ce créneau.
« C’est l’époque : foin des nuances et des fignolages (...) Chers éditeurs, maintenant vous avez la recette », s’émouvait la journaliste Julie Clarini dans un éditorial pour le magazine L’Obs début février.
« Oublier Camus », « Se méfier de Kafka », « Althusser assassin » et « Achever Sartre » : la conjonction soudaine d’ouvrages qui brûlent des idoles littéraires du XXe siècle agace. Photos DR
Elle s’en prenait en particulier au livre qui a le plus fait parler : celui d’un professeur de l’université de Caroline du Nord (États-Unis), Olivier Gloag, Oublier Camus, paru en septembre aux éditions de La Fabrique. « Oublier Camus, sauver Sartre, ou comment faire du vieux avec du vieux », déplorait-elle.
Entre un essayiste qui signait son premier livre et un Prix Nobel de littérature, la critique a vite fait son choix. Elle a volé au secours de la mémoire d’Albert Camus, icône nationale, auteur d’un classique entre les classiques, L’Étranger.
« Cet essai confusément construit piège Camus dans une lecture politique et systématiquement décontextualisée », écrivait par exemple le quotidien Le Monde, l’un des plus mesurés.
« Oublier Camus », « Se méfier de Kafka », « Althusser assassin » et « Achever Sartre » : la conjonction soudaine d’ouvrages qui brûlent des idoles littéraires du XXe siècle agace. Photos DR
« Déboulonneur de service »
Pour Luc Fraisse, professeur de littérature à l’université de Strasbourg, s’attaquer aux statues d’auteurs consacrés est un pari difficile. « Il y a un risque que le déboulonneur de service leur soit très inférieur, ce dont il sera peut-être le dernier à se rendre compte », remarque-t-il.
Se méfier de Kafka, du philosophe Geoffroy de Lagasnerie en janvier chez Flammarion, a aussi été très mal accueilli dans les médias. Le site internet d’information culturelle Transfuge a, par exemple, dénoncé « un mépris de la littérature évident ».
Althusser assassin, de Francis Dupuis-Déri, paru au Canada en août, est passé inaperçu jusqu’à ce que le quotidien Libération le mette à sa une le 26 décembre. Ce bref essai dénonce la clémence envers le philosophe Louis Althusser après le meurtre de sa femme Hélène Rytmann en 1980.
Enfin, Achever Sartre de Laurent Touil-Tartour, en janvier chez Grasset, ne critique pas vraiment l’auteur de La Nausée mais offre une relecture des dix dernières années de sa vie. La personne la plus sévèrement critiquée dans cet ouvrage n’apparaît qu’à l’intérieur : c’est une autre icône, Simone de Beauvoir, qui fut sa compagne.
« Oublier Camus », « Se méfier de Kafka », « Althusser assassin » et « Achever Sartre » : la conjonction soudaine d’ouvrages qui brûlent des idoles littéraires du XXe siècle agace. Photos DR
« Dormir tranquillement »
Le genre n’est pas tout à fait nouveau chez les universitaires. Émile Zola se faisait descendre en flammes comme représentant de la bourgeoisie bien-pensante par Paule Lejeune dans Germinal, un roman antipeuple en 1978. Jean-Pierre Martin, dans Contre Céline en 1997, voyait dans cet écrivain célébré pour son style l’auteur d’un seul roman, puis de pamphlets racistes. Ivan Jablonka, avec Les Vérités inavouables de Jean Genet en 2004, a dénoncé un « aigri et antisémite que fascinent les crimes de la Milice et les camps de la mort ».
Kafka et Sartre s’en sortent mieux cette fois-ci. En revanche, la charge contre Althusser est violente : « Il s’agit d’un homme qui s’estime propriétaire des femmes et qui est prêt à les faire souffrir », lit-on entre autres.
Olivier Gloag a aussi subi la foudre après avoir décrit Camus, très apprécié en France, comme un chantre de la colonisation, machiste et partisan de la peine de mort. Le citer très rigoureusement n’a pas suffi à convaincre.
« Que les œuvres des grands auteurs fassent débat est une bonne chose, même s’il est un peu triste que seul le mode polémique entoure ces parutions », commente Dominique Vaugeois, professeure de littérature à l’université de Rennes 2.
Elle trouve « nécessaire de ne pas laisser dormir tranquillement au Panthéon les classiques et de les faire vivre dans leur temps, mais aussi dans le nôtre ».
Hugues HONORÉ/AFP


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