À l’heure où de l’Ukraine au Haut-Karabakh en passant par l’Éthiopie ou le Soudan, les invasions, les guerres, les conflits et les attentats font brûler la planète, entrant en résonance avec les incendies dévastateurs de l’été dernier, un triste constat s’impose : tandis que le nombre de modérés s’amenuise dans le monde, les forces extrémistes, elles, s’affirment et grandissent. Hier marginales, minoritaires ou repoussées aux bords de nos systèmes, elles occupent désormais des places centrales. Ici, elles gouvernent ou représentent les principales forces d’opposition. Là, elles font régner la terreur.
Les événements en Israël et à Gaza soulignent une vérité historique maintes fois avérée : sur un plan strictement objectif, les extrémistes des camps opposés partagent des aspirations comparables et sont alliés. Quand le 7 octobre, marquant une rupture avec ses pratiques militaires antérieures, le Hamas a assassiné des civils par des tueries et pratiques mutilantes inspirées de Daech, rappelant les épisodes les plus sinistres de l’antisémitisme et ravivant les plaies toujours ouvertes de l’Holocauste, le clan des radicaux en Israël, au pouvoir depuis plus de 15 ans, a exploité tous les moyens de l’État pour brutaliser et humilier la population palestinienne. Si les origines, les objectifs et les modes opératoires de ces extrémismes sont distincts, ils se rejoignent dans l’ambition de destruction. Anéantir l’ennemi, telle est la solution.
On peut attribuer aux uns et aux autres des objectifs militaires et politiques réels : au Hamas et aux puissances qui le soutiennent l’ambition de briser les accords d’Abraham, rendant caduc ce pacte qui a laissé pour compte les intérêts palestiniens ; à l’extrême droite israélienne, l’idée d’en finir avec le Hamas et de voir se réaliser le rêve du Grand Israël. La réalité, plus crue, s’affiche sous nos yeux depuis des décennies : portés par leur vision négationniste qui consiste à refuser à l’autre le droit d’exister, ces extrémismes se nourrissent de leur haine réciproque. Depuis sa création, le Hamas exprime la volonté de détruire Israël. Or c’est bien le Hamas qui a été favorisé par Benjamin Netanyahu au détriment de l’Autorité palestinienne, précédemment engagée dans le processus des accords d’Oslo. Quel type d’occupation les gouvernements israéliens successifs ont-ils mis en place ces quinze dernières années ? La colonisation, encouragée et publicisée, permettant de réduire l’espace vital palestinien à une peau de chagrin, autre forme de destruction qui ne dit pas son nom. Les mouvements extrémistes sont allergiques à la modération. Ce n’est pas un hasard si les lieux attaqués le 7 octobre par le Hamas consistaient en des kibboutz peuplés d’habitants qui n’étaient pas des va-t-en-guerre. Ou si l’assassin de Yitzhak Rabin était un membre de l’extrême droite israélienne. L’ennemi des extrémistes, ce sont en réalité les modérés dont l’existence même entrave leurs ambitions.
La rationalité n’occupe pas la moindre place dans ce processus de détestation. Le Hamas et les pays qui le soutiennent croient-ils vraiment à la disparition de l’État d’Israël, alors que ce pays bénéficie de technologies avancées, d’une armée puissante et bien renseignée – même si elle a failli le 7 octobre – et du soutien quasi inconditionnel des États-Unis ? Le gouvernement israélien peut-il penser qu’une éradication du Hamas et de la résistance du peuple palestinien est possible, en déclenchant bombardements, exode et famine ? Quand bien même les opérations menées à Gaza parviendraient à leur fin, la frustration, la souffrance et la colère feront succéder au Hamas 1 un Hamas 2, quelle que soit son appellation. Et les Palestiniens, même soutenus du bout des doigts et souvent de manière hypocrite par les pays arabes, n’abandonneront pas leur rêve de vivre dans un pays à eux. La réalisation de la prédiction partagée par les extrémistes d’en finir avec l’ennemi est impossible. Pourtant, tel un torrent en crue, elle emporte toute forme de raison, nous rappelant à nous, pauvres mortels, que la nature humaine porte bien en son sein une violence incontrôlée, une capacité de haine viscérale, et un goût pour la destruction unique dans le monde vivant !
Passé les bornes, il n’y a donc plus de limites ! Parmi les Palestiniens, au beau milieu des décombres de Gaza, les vocations de martyrs sont galvanisées par les souffrances des victimes des bombardements, et les images qui les illustrent. En Israël, les massacres du Hamas et leur exposition médiatique nourrissent le cycle de la vengeance et légitiment toutes les formes d’actions de représailles, même si elles bafouent le droit international. Dans la guerre informationnelle hystérisée par les réseaux sociaux, tous les coups sont permis. L’exposition des images par le Hamas de ses crimes – illustrant sa capacité d’agir au sein d’un État aux frontières réputées infranchissables – cherchait à atteindre une cible plus large : le déclenchement d’une vengeance absolue de la part d’Israël. Pour qu’à un extrémisme en succède un autre. On peut comprendre la volonté de l’État hébreu de montrer l’ampleur des massacres du 7 octobre, que les complotistes commençaient à remettre en cause. Fallait-il pour autant exposer sur la scène médiatique 44 minutes d’horreur, ou indiquer que les assassinats de bébés et d’enfants avaient été commis par décapitation ? À mille lieues de la tempérer, l’exposition massive de la violence ne fait que l’amplifier.
La nature de ces actions de propagande n’est pas comparable. Dans un cas comme dans l’autre cependant, il s’agit de remporter la bataille de l’émotion mondiale. Les extrémistes ont étendu le domaine de la haine
au-delà de la région, beaucoup plus proche qu’on ne pourrait le croire des quatre coins de la planète. Le Proche-Orient est comme un arbre planétaire : sous son apparence extérieure, son houppier et son tronc, un mycélium culturel, confessionnel et politique, constitué de racines et de liaisons multiples, étend sa sphère d’influence à l’ensemble du globe. En profitant des largesses d’expression offertes par les démocraties, les islamistes radicaux ont exporté leur idéologie mortifère là où le mal pouvait se propager, en ciblant des points de tension spécifiques. En Europe, dans des zones à fortes communautés musulmanes que le sentiment de déclassement, la paupérisation et l’absence de considération ont peu à peu gagnées. Jusqu’à certaines républiques russes du Caucase, bercées depuis des lustres par l’antisémitisme soviétique, jusqu’au Pakistan ou à l’Indonésie. Même si elle n’incite pas à poser des bombes, la propagande de l’extrême droite israélienne a franchi depuis longtemps les frontières de l’État hébreu, en visant à faire passer la solution à deux États pour un leurre, alors même qu’elle était inscrite dans la résolution de l’ONU de 1947 !
Le soutien financier important dont Donald Trump a pu bénéficier, en provenance d’une partie de la diaspora juive, en est une illustration. Lequel a rendu la pareille au gouvernement de Benjamin Netanyahu, en déplaçant l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, et en abandonnant toute relation digne de ce nom avec l’Autorité palestinienne. Cette propagande a connu ces derniers temps un nouveau développement, certains lobbys et médias œuvrant avec efficacité pour que toute critique du gouvernement israélien soit assimilée à une action antisémite. Assimilation dont l’ambition est bien de rendre illégitime par principe la moindre dénonciation d’actes légalement répréhensibles.
Dans ce contexte d’extrême polarisation, comment « les modérés » peuvent-ils se faire entendre ? Commis le 7 octobre, le massacre du Hamas et ses représailles à Gaza sont d’une telle gravité qu’ils tétanisent nos consciences. Car si des voix se sont élevées dans les sphères intellectuelles, les unes, dans le monde arabe, pour qualifier d’acte terroriste le massacre commis par le Hamas, les autres, en Israël ou dans les diasporas juives, pour condamner des représailles aveugles à Gaza ou en Cisjordanie, elles sont demeurées rares et isolées. Les voix de Kamel Daoud (1) dénonçant le messianisme antijuif et l’idéologie haineuse du Hamas, ou d’Élie Barnavi (2) reconnaissant la responsabilité historique des gouvernements Netanyahu successifs dans les événements actuels, n’ont pas été légion. Ce silence relatif sonne comme une victoire des extrémismes, dont le propos consiste à radicaliser à outrance les opinions publiques. Le champ diplomatique et politique est désormais à l’œuvre pour juguler, autant que faire se peut, les ardeurs incontrôlées. Le président Biden a eu le mérite de reconnaître publiquement l’échec de la guerre américaine en Irak, vengeance aveugle qui a essaimé et récolté, pour plus de deux décennies, l’instabilité géopolitique. La puissance militaire et la force diplomatique des États-Unis se sont mises en branle. L’ONU tente d’agir sur le plan humanitaire tandis que l’Union européenne ne parvient même pas à dégager une position commune.
Il est urgent que des voix s’élèvent plus fortement parmi celles et ceux qui sont censés penser, prendre du recul et inspirer les esprits. Et il est vital, pour peser sur le cours des événements à venir, que le nombre de modérés grandisse dans l’opinion. Et plus encore que la part de modération, qui existe dans les consciences de la plupart d’entre nous, s’exprime pleinement. Chacun peut en témoigner, à l’aune des conversations que nous tenons, les uns avec les autres : la gravité des événements est telle que les postures communautaires et partisanes peuvent être dépassées. À condition de ne pas se laisser submerger par la puissance des émotions ou d’être pris dans la tourmente des réseaux sociaux qui constituent, dans le contexte actuel, des instruments utiles à la barbarie. Aux manifestations hostiles à l’antisémitisme ou favorables au peuple palestinien, qui sont parfaitement légitimes, doivent se conjuguer des rassemblements massifs des personnes modérées, pour promouvoir l’écoute, l’entente, les recompositions politiques et, plus tard, le processus de paix.
Plus que jamais, la modération constitue un signe éminent de civilisation.
Modérés, d’où que vous veniez, quelle que soit votre appartenance, unissez-vous !
Olivier LE FRANC
Pseudonyme
(1) Tribune de Kamel Daoud dans l’hebdomadaire Le Point daté du 13 octobre 2023.
(2) Tribune d’Élie Barnavi dans le quotidien Le Monde daté du 9 octobre 2023.
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17 h 40, le 10 janvier 2024