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Nos Lecteurs ont la Parole

Le Liban à la limite de l’équilibre instable

Extraits d’une causerie présentée le 10 septembre 1973 au déjeuner du Rotary Club de Beyrouth, à l’hôtel Saint-Georges.

Pour un discobole en action, athlète lançant un disque, l’instant critique est celui où tous ses muscles se contractent pour exercer une force contraire à celle qu’il venait de produire. Son corps, alors en spirale dans un sens, se déroule d’un coup pour envoyer le disque le plus loin possible.

À ce moment précis où tous les muscles de son corps exercent des forces contraires, l’athlète est à la limite de l’équilibre instable. Un faux mouvement et c’est la chute. Ce concept de l’équilibre instable nous a été défini par Myron lorsque, au cinquième siècle avant Jésus-Christ, il sculpta son Discobole, fixant dans la pierre et pour l’éternité ce moment crucial où des forces opposées en plein mouvement se neutralisent, créant ainsi un équilibre éphémère l’espace d’un instant. Par cette image qui a vingt-cinq siècles d’âge, je vous renvoie au Liban d’aujourd’hui, le Liban de 1973.

« Ma patrie a toujours raison », nous assure notre président de la République. Et lorsque Feyrouz, notre chanteuse nationale qui se veut en plus politicienne, nous dit d’une voix charmeuse que le ciel libanais est le plus beau de tous et que de surcroît il est plus près de notre terroir qu’ailleurs, c’est une dose de bien-être qu’elle nous injecte et qui nous laisse euphoriques.

S’il ne faut pas nier les vertus du Liban, qui, par son peuple aux qualités multiples et par sa position géographique privilégiée, font qu’il est aujourd’hui « le poumon par lequel respire le Proche-Orient » ainsi que « le pays du consentement », il ne faut pas non plus croire que ce pays puisse échapper aux lois de la pesanteur.

Je ne m’attarderai point à vous conter ses mille et une merveilles. On ne les a que trop chantées et on les chante encore. Je me propose, au contraire, d’exposer succinctement les principaux maux dont nous souffrons, maux qui accentuent de plus en plus l’instabilité de notre équilibre, fût-il ethnique, économique, budgétaire, militaire, social ou idéologique. Mon but est aussi de vous indiquer que chacun d’entre nous, de par sa conscience, son métier et ses amitiés, peut contribuer à rétablir au Liban un équilibre plus stable.

Notre Liban s’est relevé avec peine des multitudes de secousses qu’il a subies durant sa longue histoire ; plus récemment et depuis ses trente années d’indépendance, ce pays a dû subir, pour ne citer que quelques exemples, Israël, la crise de 1958, le krach de l’Intra, encore Israël, et les problèmes palestiniens et syriens. Ces secousses nous ont criblés de plaies qui menacent notre équilibre précaire à chaque instant.

À 10 000 pieds et vu d’en haut, on a l’impression d’arriver au paradis. Dès l’atterrissage, on est face à face avec une toile qui pourrait avoir pour titre La gangrène vue au microscope. Cet avant-goût de la scène libanaise ne s’avère malheureusement qu’extrêmement révélateur (...)

« Une nation doit ses succès moins à la force de ses armements qu’au caractère de ses citoyens », disait lord Baden Powell. Le caractère, si primordial dans la stabilité d’une nation, pouvons-nous nous en vanter ? Michel Chiha disait, non sans amertume, que le Liban était « un pays de généraux sans troupes ». Au défi des règles les plus élémentaires, les Libanais ne respectent qu’égoïstement des codes contradictoires, façonnés par eux et pour eux. Et chez nous, rien ne change, car ce sont les mêmes forces qui gouvernent, ces mêmes visages du passé, et tous les événements, il nous semble les avoir déjà vécus. Nous vivons au jour le jour et à l’image d’hier, certains traversant une crise de croissance, d’autres d’hérédité.

Si l’individualisme du citoyen en fait parfois un génie, il n’en reste pas moins que ce même individualisme le pousse souvent vers des excès inadmissibles. Et naturellement, comme le caractère est généralement le résultat du milieu, qui influence la piété, le sentiment de l’honneur, la maîtrise de soi, l’altruisme, la confiance en soi, l’intelligence même, il ne peut que s’infiltrer dans les mœurs et coutumes des dirigeants, ces généraux du législatif, de l’exécutif et de l’administratif, ces personnages « clopin-clopant » et « clock-in clock-out ».

Les « computers » ont l’âge du Liban indépendant : ils sont nés en 1944, enfants précoces et tellement articulés. Notre pays, lui, semble défier le concept de l’évolution et la logique de la science.

N’est-il pas révoltant qu’au moment où l’homme parvient à extraire l’eau de la roche lunaire, à produire de l’énergie à partir de rayons solaires et à émettre des messages audiovisuels à travers l’immensité de l’espace, qu’ici au Liban, pays millénaire, nous manquions d’eau, d’électricité et d’un système de communication adéquat ? Nous nous sommes acheté un petit âne, comme disait Jules Renard en évoquant son facteur, afin d’aller plus doucement !

Prenez au hasard n’importe quel journal à n’importe quelle date et notez les maux dont souffre ce pays. La liste en serait effarante. Elle comprendrait : le crime, la pauvreté, la corruption, le népotisme, la contrebande, l’absence de sécurité, le manque de civisme et de « public welfare », la pollution, le fanatisme, le manque d’urbanisme, les retards dans l’exécution des projets pressants, le manque de planning, les abus envers nos émigrés et nos touristes, la cherté et l’accaparement, la saleté, les scandales à tous les niveaux, l’analphabétisme dans certaines régions, les études de projets que l’on classe un peu au hasard, et j’en passe…

(…) Et s’il fallait ajouter à ce tableau maussade les différents courants idéologiques, dont certains visent à la destruction du Liban démocratique, nous devrions nous étonner de ne pas être déjà dans l’abîme.

Si nous n’avons pas encore dépassé ce stade d’équilibre instable, nous en sommes certainement à la limite. Je citerai encore Michel Chiha : « Chaque secousse que le Liban subit compromet plus ou moins ce que fait pour lui le temps. » Dans ce cas, pouvons-nous nous permettre de dire maalech et de poursuivre calmement notre partie de frangié ? Ne devons-nous pas être clairvoyants et nous attendre à de nouvelles surprises provenant de nos voisins et à des secousses « intraveineuses » ? Pourrons-nous nous maintenir éternellement en équilibre, même instable ? Ne devrions-nous pas entamer une profonde évolution afin de parer à une révolution aux conséquences imprévisibles ?

Quel avenir réservons-nous à nos enfants ? Voulez-vous qu’ils souffrent du même marasme, de cette même inconséquence que nous subissons depuis l’Empire ottoman, et qu’ils passent toute leur vie sur un trapèze, à un pouce du gouffre ?

Le Moyen-Orient et en particulier les États arabes auront un cumul dans les années 1973 à 1980 de 210 milliards de dollars du fait des sources d’énergie pétrolière et du gaz. Un résidu de 100 milliards de dollars est prévisible. Le Liban saura-t-il préparer un climat adéquat pour contribuer au développement de toute la région ?

Faut-il que le génie libanais ne scintille que parmi nos émigrés ? (…)


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Extraits d’une causerie présentée le 10 septembre 1973 au déjeuner du Rotary Club de Beyrouth, à l’hôtel Saint-Georges.Pour un discobole en action, athlète lançant un disque, l’instant critique est celui où tous ses muscles se contractent pour exercer une force contraire à celle qu’il venait de produire. Son corps, alors en spirale dans un sens, se déroule d’un coup pour...

commentaires (1)

Ce n’est pas le Liban que j’ai vécu , j’ai des larmes aux yeux , j’aime le Liban

Eleni Caridopoulou

00 h 40, le 29 novembre 2023

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Commentaires (1)

  • Ce n’est pas le Liban que j’ai vécu , j’ai des larmes aux yeux , j’aime le Liban

    Eleni Caridopoulou

    00 h 40, le 29 novembre 2023

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