Photo d’archives d’un des 3 manuscrits attestés du « Petit Prince » exposé au Musée des arts décoratifs, à Paris, de février à juin 2022. Remy Gabalda/AFP
En achevant Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry a l’idée de deux phrases qu’il note au crayon sur des épreuves, sans imaginer leur postérité : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » C’est page 57 d’un des tapuscrits de ce conte, un dactylogramme annoté de la main de l’auteur. Et il est à vendre.
Il est la pièce maîtresse d’une collection exceptionnelle consacrée à l’écrivain et aviateur français, en vente à l’occasion de FAB Paris (anciennement biennale des antiquaires), au Grand Palais éphémère à partir de mercredi.
« C’est une collection de passionné, le contraire d’une accumulation. Elle est très sélective, constituée avec goût », estime le libraire chargé de la vente, Benoît Forgeot, en la présentant. Mais il ne dévoile pas le nom du collectionneur qui se sépare de ces trésors.
Au chapitre XXI, dans un dialogue avec le Petit Prince, Saint-Exupéry, dans la version dactylographiée, faisait initialement dire au renard : « Ce qui est le plus important, c’est ce qui ne se voit pas. »
Simple conte de Noël
Cette version a été barrée et remplacée par la maxime illustre : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Est-ce le premier endroit où Saint-Exupéry fait cette correction ? C’est possible, et c’est en tout cas son choix définitif. Mais les spécialistes ont appris, en déchiffrant le manuscrit, qu’avant cela il avait tâtonné et essayé plusieurs versions : « Ce qui compte est invisible », « L’essentiel est toujours invisible », ou encore « L’on voit bien qu’avec le cœur ».
L’occasion est rare pour les riches amateurs de « Saint-Ex », ou pour les institutions qui voudraient compléter leur fonds avec ce morceau de l’histoire de la littérature.
Le Petit Prince a été publié en avril 1943, en anglais et en français, aux États-Unis où s’était exilé son auteur. Puis en avril 1946 en France.
C’était un simple conte de Noël commandé par un éditeur new-yorkais. Le romancier, mort en juillet 1944 aux commandes de son avion, n’a pas pu profiter de son succès étourdissant.
Selon la Fondation Antoine de Saint-Exupéry, le livre s’est vendu, en 80 ans, à plus de 150 millions d’exemplaires dans le monde, ce qui en fait la fiction la plus lue de tous les temps.
Le manuscrit autographe est resté à New York, appartenant aujourd’hui à la Morgan Library & Museum. Il avait été en partie prêté pour une exposition à Paris en 2022.
Passages jamais édités
« Il y a au moins trois tapuscrits attestés », explique Benoît Forgeot depuis sa librairie du quartier de l’Odéon à Paris.
L’un, offert par l’auteur à la pianiste et chef d’orchestre Nadia Boulanger, est dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. Le deuxième, transmis au traducteur Lewis Galantière, a atterri à l’université du Texas, à Austin. Et le troisième, jusque-là dans des mains privées, est donc disponible à l’achat.
C’est ce dernier qui comporte les corrections les plus importantes de la main de Saint-Exupéry, et même des passages non retenus, jamais édités.
Le vendeur a choisi pour cette transaction un libraire, et non une maison d’enchères. La vente, qui ne sera pas publique, ne donnera donc lieu à la communication ni d’une estimation préalable ni d’un montant d’achat.
La collection comprend 23 autres pièces exceptionnelles. Cela va d’une lettre de l’écrivain à sa mère, à l’âge de 10 ans, jusqu’à un ensemble de 200 feuillets manuscrits de Citadelle, le vaste essai auquel il travaillait au moment de sa mort, en passant par 32 lettres à son épouse, Consuelo de Saint-Exupéry, qui ont servi pour l’édition de leur Correspondance en 2021.
Hugues HONORÉ/AFP


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