Entretiens

ChatGPT peut-il remplacer la littérature ?

L'intelligence artificielle met-elle en danger la littérature et la créativité ? Quelles sont les interférences entre intelligence artificielle et littérature ? Pascal Mougin nous répond.

ChatGPT peut-il remplacer la littérature ?

D.R.

Professeur de littérature française contemporaine à l’université Paris Cité, Pascal Mougin participe depuis quelques années à des travaux de recherche d’envergure sur les interférences entre l’intelligence artificielle et la littérature. Dans le cadre du festival Beyrouth Livres, il interviendra à deux reprises, pour proposer au public une synthèse sur la situation actuelle, mais aussi des expériences stimulantes et éclairantes avec des écrivains. Ces rendez-vous permettront entre autres de remettre l’être humain face à ses responsabilités.

Dans quel contexte menez-vous vos travaux sur l’intelligence artificielle ?

Je participe à un grand programme de recherche, financé par l'Agence nationale de la recherche, intitulé Cultures IA, et initié par Alexandre Gefen, auteur du premier livre paru en mai dernier sur ChatGPT. Ce projet s’intéresse au départ à l’histoire culturelle de l’IA et à son apparition très ancienne. La plupart des scientifiques qui sont intervenus dans l'élaboration des concepts et des méthodes de ChatGPT sont nourris d'un imaginaire qui provient de la littérature, de la science-fiction en particulier. Dans les romans de Stanislas Lem, le texte regorge d’androïdes, de machines pensantes de plus en plus anthropomorphes : la science elle-même invente, et pour cela, elle a besoin d'un réservoir d'imagination qui vient des arts, de la littérature. Il y a également beaucoup de romans qui parlent de l’IA, comme celui de Philippe Vasset, Exemplaire de démonstration (Fayard, 2003), dont le personnage principal est un générateur de texte.

L’autre volet est d’observer comment les écrivains peuvent utiliser l’IA pour la production d'œuvres littéraires, ce que l’on trouve déjà dans Les Voyages de Gulliver où est évoquée une machine en bois qui raconte des histoires. Dans les années 60, on a mis au point les premières machines à générer automatiquement du texte, comme celle de Theo Lutz, fonctionnant à partir de modèles sur le principe de la combinatoire. Avec des mots de Kafka et des patrons syntaxiques, la machine crée des phrases qui ressemblent un peu à celles de Kafka. Il y a également un groupe dérivé de l'Oulipo, l'Alamo, dans les années 80, qui a mis au point des littéraciels, c’est-à-dire des logiciels à produire de la littérature. Ce que fait l'IA aujourd’hui ne tombe pas du ciel, il y a toute une histoire de la génération électronique puis informatique de texte.

Quelle sera la teneur de vos interventions au Liban ?

Il y en a deux qui sont prévues, tout d’abord dans le cadre de la journée professionnelle du livre, avec des éditeurs, des libraires, des traducteurs… J’évoquerai l’impact possible ou déjà effectif de l'IA sur les différents métiers du livre, en particulier sur les auteurs. L’IA est très utilisée par les libraires, on leur propose des algorithmes de prescription des livres selon les préférences et les demandes des clients, ce qui est une vraie menace pour leur métier. Cela enferme les lecteurs dans une espèce de silo : la machine leur propose ce qu’ils aiment déjà, c’est bien pour les ventes, mais c’est toxique pour la découverte. Le principe de l'IA est un principe de probabilité, elle n'invente rien. Le système est le même que sur les sites commerciaux où on vous suggère ce que les gens ont acheté tout en consultant tel article. Les IA broutent ces données-là et les transforment en scénarios probabilistes.

Ma deuxième intervention se situe dans le volet plus grand public du festival. Ce qui sera développé est nouveau pour moi : on aura préalablement demandé à quelques écrivains invités au festival, et volontaires, d'utiliser ChatGPT pour écrire une nouvelle de 2 pages. La séance sera un retour d'expérience de ces écrivains avec ChatGPT dans leur démarche de création.

À quelles conclusions des auteurs vous attendez-vous pour cette séance de bilan ?

Il y aura certainement des auteurs qui n'ont rien fait de ce qu'a procuré la machine, ce qui me conforte dans l'idée que la création littéraire est une affaire essentiellement humaine, et qu'au mieux, la machine ne fait que sortir des banalités, des stéréotypes. On aura peut-être aussi des écrivains qui trouveront intéressant ce qui a été proposé, quitte à affirmer qu’ils sont prêts à assumer et signer ce texte. Je crois que le cas de figure le plus fréquent concernera des auteurs qui ont éliminé beaucoup de données fournies par ChatGPT, certaines ont pu leur donner des idées, et la machine est un facteur de sérendipité qui fait rebondir l’écrivain.

L’idée de cette expérience est de retoucher ce qu’on a tous un peu en tête, qui nous fascine et nous terrifie, c’est-à-dire que la machine a un potentiel créatif qui pourrait à terme déposséder l'humain de sa propre créativité, considérée comme le propre de l’homme. Or il faut faire comprendre au grand public que tout est affaire, entre l’homme et la machine, d’interférences. On imagine que c’est l’homme qui réquisitionne la machine pour la faire travailler à sa place, mais c’est le contraire, c’est bien l’homme qui est mis en situation de responsabilité. À l’homme de préciser ce qu'il attend de la machine, en affinant sa question. Si vous demandez de rédiger une nouvelle de deux pages, les retours de ChatGPT seront très pauvres, et quasiment les mêmes pour les utilisateurs. En revanche, le résultat dépendra de la qualité de l’interrogation soumise, à savoir le prompt. Si on regarde l’historique des sites de midjourney, on remarque une réelle inventivité des prompts eux-mêmes : c’est à qui trouvera la meilleure idée de commande à passer au logiciel. On voit poindre tout récemment la notion de prompt poésie : il y a une inventivité purement humaine dans la rédaction de la commande adressée. Dans ce cas, la machine stimule l’invention humaine.

En outre, face aux résultats proposés par la machine, c’est à l’homme de décider ce qu’il garde ou non, il est donc pleinement responsable de ce qu’il fait. Les IA grand public ne font que reproduire leur corpus d’apprentissage, elles n’ont pas été conçues pour faire de la littérature.

Dans quelle mesure l’IA peut-elle être utilisée dans la littérature ?

On peut envisager une première utilisation opportuniste, portée par une éventuelle exigence de gain de productivité des éditeurs qui vont s’adresser à la machine pour faire des textes qui coûteraient moins cher que s’il faut solliciter un auteur qui a ses humeurs, ses exigences… Cette logique est déjà à l’œuvre dans la presse en ligne où des robots produisent des chroniques boursières, météo… La machine relaie l’homme dans des activités rédactionnelles, pour des textes très formatés, limités, et sans aucune prétention d’inventivité. Peut-être que bientôt ce que décrit Antoine Belle dans son roman Ada deviendra possible et qu’on aura des générateurs automatiques de romans à l’eau de rose, type Harlequins, sur cahier des charges. Ce type de texte est très prescriptif, répondant à un cahier des charges formaté et à terme, et ses auteurs pourraient être menacés.

Une deuxième utilisation de l’IA par l’écrivain pourrait l’emmener là où il n’a pas prévu d’aller. On est dans une démarche expérimentale qui n’a aucune rentabilité économique. J’évoquerai dans mes interventions le livre Internes de Grégory Chatonsky, présenté par son auteur comme le premier roman coécrit avec une IA. C’est intéressant car on ne sait plus qui de l’humain ou de la machine parle, l’énonciation très étrange, et assez épuisant à lire. L’expérience que l’on va faire au Liban avec des écrivains découle du travail de Chatonsky. Il faut bien garder en tête que même avant la mise à disposition de tous ces outils de l’intelligence artificielle, l’écrivain n’est jamais seul maître à bord, il fait avec ses modèles littéraires, avec l’anticipation qu’il a de ce qui peut être lisible ou non, et l’IA n’est jamais qu’une agentivité qui vient s’ajouter aux autres flux qui traversent l’écrivain.

Dans la mesure où ChatGPT est sollicité dans la création littéraire, comment faire évoluer les cadres déontologiques actuels ?

Le droit est en évolution sur ces questions-là, et les éditeurs réfléchissent de plus en plus avec des juristes, pour faire figurer l’IA dans les contrats qu’ils signent avec les auteurs, pour déclarer ou non son utilisation. Il y aura bientôt une obligation faite aux concepteurs de l’IA de déclarer quels corpus ils ont sollicités, car il y a un problème de propriété intellectuelle qui se pose. Ce sont des questions très urgentes et on ne peut pas rester dans la zone grise actuelle. Peut-être que certains éditeurs interdiront l’IA, peut-être que son utilisation fera baisser les ventes si elle est explicite, ou alors elle suscitera de la curiosité… On verra !

Propos recueillis par Joséphine Hobeika

Pascal Mougin au festival :

Faut-il avoir peur des robots écrivains ? dans le cadre de la journée professionnelle (inscription préalable), vendredi 6 octobre à 14h30, ESA, Auditorium Fattal.

Les écrivains à l’épreuve de l’intelligence artificielle, l’intelligence artificielle à l’épreuve des écrivains : atelier d’écriture avec IA, présenté par Pascal Mougin, dimanche 8 octobre à 14h45, ESA, Grande Scène du festival.

Professeur de littérature française contemporaine à l’université Paris Cité, Pascal Mougin participe depuis quelques années à des travaux de recherche d’envergure sur les interférences entre l’intelligence artificielle et la littérature. Dans le cadre du festival Beyrouth Livres, il interviendra à deux reprises, pour proposer au public une synthèse sur la situation actuelle, mais...
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