En 1976, à Beyrouth, un homme passant de l’ouest à l’est de la ville fut arrêté en plein jour par un barrage de miliciens. Terrorisé, l’homme fut conduit, impuissant, vers le destin réservé à la plupart des prisonniers de cette époque de la guerre civile. La marche vers la ligne verte, à mi-chemin du point de passage vers les régions est, où il serait abattu, commença. Soudain, fixant du regard les quartiers où il se rendait, il entendit quelqu’un appeler : « Estez Antoine ? ! » Se retournant vers l’endroit d’où venait la voix, Antoine Matta vit l’homme qui l’avait appelé. C’était le chef local de la milice. Ce dernier ordonna à ses miliciens de le relâcher et de le conduire à son bureau. Antoine n’en revenait pas : son destin venait de basculer.
« Vous ne vous souvenez peut-être pas de moi, monsieur Matta, dit son sauveur, mais j’étais un jeune employé de ménage dans votre usine. J’étais souvent maltraité par mes collègues qui voulaient me renvoyer. Après avoir perdu mon emploi, vous m’aviez invité à votre bureau. Vous vous étiez excusé de ne pas pouvoir m’aider davantage et m’aviez offert un bonus équivalent à trois mois de salaire pour m’aider en attendant de trouver un autre emploi. »
Orphelin dès son jeune âge, Antoine Matta découvrit sa passion pour le dessin très tôt à l’école. À l’âge adulte, il décida de vendre ses tableaux pour financer ses études. À force de travail, il finit par décrocher son diplôme de décorateur de l’école ABC de Paris. Naturellement doué, acharné au travail, il gravit les échelons du succès petit à petit. À l’âge de 30 ans, il fonda son entreprise de décoration, puis une usine de menuiserie.
Avec plus de 70 employés et des projets à Londres, Dropmore, Paris, Athènes, en Californie, au Qatar, à Dubaï, Sabboura, Lattaquié et Beyrouth entre autres, il prospéra.
Avant-gardiste dans son domaine, Antoine Matta créait des projets déclencheurs de tendances. Ses réalisations demeurent intemporelles à ce jour. Leur exécution était d’une précision telle que leur beauté demeurait intacte, même après des décennies.
Lorsque la guerre civile libanaise éclata, en dépit de toutes les offres venues de certains de ses clients, Antoine choisit de rester au Liban. Les invitations des cheikhs Mohammad ben Rachid et Mehdi al-Tajer à s’établir à Dubaï, de Mohammad al-Fayed à rejoindre l’équipe de Harrods à Londres et du cheikh Abdallah al-Darwiche à fonder une usine au Qatar ne purent avoir raison de son amour pour sa patrie. Pour lui, l’essentiel était de demeurer au Liban. Il était convaincu que son succès bénéficierait au Liban et à son peuple. Il se considérait comme responsable envers ses employés et leurs familles.
Dans son travail, deux règles d’or prévalaient : l’art et l’honnêteté. Un de ses proches amis, client et consul de profession, s’en étonnait : « Mais Antoine, c’est de bonnes affaires que tu refuses ainsi de faire. » Mais pour Antoine, il ne s’agissait jamais d’argent, mais l’œuvre à concevoir, que ce soit un meuble ou un décor, était la préoccupation première.
Le 13 juillet 2023, Antoine Matta nous a quittés, laissant derrière lui un héritage colossal de projets : des châteaux, des villas, des yachts, des amphithéâtres, des édifices religieux, rien que de véritables chefs-d’œuvre. Sa passion pour l’excellence, pour l’art et la beauté était incommensurable, centrée uniquement sur l’amour. Après son départ, rien n’a changé : Antoine Matta reste présent dans son entreprise et son travail perdure.
École de modestie et d’amour pour le Liban, Antoine Matta fut toujours tourné vers les autres, privilégiant les besoins d’autrui sur les siens propres, toujours prêt à faire bénéficier gratuitement autrui de son succès.
Ces valeurs, nous continuerons à les chérir et à les pratiquer avec conviction jusqu’à notre dernier souffle. Des valeurs que nous nous engageons à transmettre aux générations futures en mémoire de celui qui a manifesté à ses compatriotes et à tout homme son plus sincère amour.

