Rechercher
Rechercher

Environnement - Botanique

Les lentilles d’eau, un « superaliment » bon à exploiter pour le Liban ?

Ces végétaux minuscules et flottants, qui colonisent des étendues d’eau stagnante, ont des valeurs nutritionnelles certaines bien qu’étant une espèce invasive.

Les lentilles d’eau, un « superaliment » bon à exploiter pour le Liban ?

La Lemna minor, une plante aquatique. Photo Kamal Slim

Quand Kamal Slim, expert en environnement aquatique et chercheur au Conseil national de la recherche scientifique, a constaté la couleur verte du réservoir de Anane (Jezzine, alimentant la station hydroélectrique Arkache), il a d’abord cru à une invasion de cyanobactéries, un polluant extrêmement toxique qui sévit dans le lac Qaraoun, sur le barrage du Litani. « C’était en 2016, et j’ai cru que la pollution du Qaraoun s’était étendue jusqu’à Anane, dont l’eau provient en partie de ce lac », raconte-t-il. Mais en y regardant de plus près, le scientifique découvre tout à fait autre chose : la responsable de cette forte couleur verte est la lentille d’eau, ou Lemna minor de son nom scientifique.

Cette minuscule plante flottante de quelques millimètres ressemble à s’y méprendre à sa cousine utilisée dans notre mjaddara nationale, sauf qu’elle colonise des milieux aquatiques, de préférence des eaux stagnantes et acides. Connues depuis des centaines d’années dans les pays de l’Asie du Sud-Est notamment, ces plantes suscitent depuis plusieurs années un réel engouement mondial pour leur valeur nutritionnelle, et les articles en ligne louant leur qualité de « superaliment » sont légion. Riches en protéines (jusqu’à 40 %), oméga-3, vitamine B12, acides aminés, elles sont utilisées dans plusieurs régions du monde pour l’alimentation humaine et le fourrage (alimentation des bestiaux). Elles sont connues également pour leur faculté de dépollution, et on envisage même d’en produire des biocarburants. Des « superpouvoirs » pour une si petite espèce en somme ?

« Depuis que j’ai constaté une importante prolifération de ces végétaux flottants au Liban, je suis étonné de l’indifférence qui entoure la question », s’interroge Kamal Slim. Les lentilles d’eau (genre Lemna) ont une croissance extrêmement rapide, et le spécialiste dit en avoir décelé la présence en d’autres endroits, notamment à Joun (Sud), dans un réservoir similaire à celui de Anane (alimentant une autre station hydroélectrique, les deux étant gérées par l’Office national du Litani), et à Machghara (Békaa), « dans un ruisseau extrêmement propre ».

Le réservoir de Anane, à Jezzine, complètement colonisé par les lentilles d'eau qui forment en surface un tapis vert. Photo Kamal Slim

Cette minuscule plante à fleurs flottante n’est pas nouvelle au Liban, comme l’assure Marc Beyrouthy, ethnobotaniste, qui en a constaté la présence à Ammiq (Békaa-Ouest), dans des zones humides, même s’il n’exclut pas que sa prolifération puisse avoir augmenté par rapport au passé. « Elle est déjà décrite (dans les années 60, NDLR) par le naturaliste Paul Mouterde dans son ouvrage Nouvelle flore du Liban et de la Syrie , la bible des botanistes, précise-t-il. L’auteur de ce célèbre ouvrage identifie trois types de Lemna, dont la Lemna minor. »

Marc Beyrouthy explique que cette plante est souvent confondue avec d’autres sur le marché local, comme la wolffia ou l’azolla, une fougère aquatique que plusieurs Libanais cultivent déjà pour le fourrage notamment.

Commercialisée sous forme de poudre

Les particularités de la lentille d’eau (type Lemna) n’ont pas échappé aux chercheurs, nutritionnistes et producteurs d’agroalimentaire de plusieurs pays, supplantant d’autres superaliments qui ont eu leur heure de gloire, comme le soja par exemple. En Asie du Sud-Est, la lentille d’eau fait depuis très longtemps partie des recettes de cuisine.  L’engouement pour cette plante aurait déjà touché le Moyen-Orient. Selon un article du site d’information en ligne ArabianBusiness,  datant de décembre 2021, les Émirats arabes unis auraient déjà testé les lentilles d’eau dans des terres arides, à Abou Dhabi et à Charjah, envisagées comme des alternative à la viande. En Israël, plusieurs études scientifiques leur ont été consacrées. Dans le monde, plusieurs marques bio en ont déjà tiré profit, commercialisant la Lemna, principalement sous forme de poudre à ajouter à des aliments ou breuvages, tels que les smoothies, les soupes, les salades et autres.

Dans un article datant d’août 2019 publié par la Rutgers University-New Brunswick et intitulé « La lentille d’eau peut-elle nourrir le monde ? », l’accent est mis sur le potentiel de telles cultures dans la lutte contre le changement climatique, étant donné la rapidité de croissance de la plante dans une structure d’eau qui peut s’adapter à tout genre d’environnements (inclus en zone urbaine) et qui peut se substituer à un régime carné, étant donné l’apport en protéines. Ce même article met l’accent sur la relative facilité de la culture (en prenant en compte plusieurs paramètres évidemment) et la possibilité de l’envisager à n’importe quelle échelle, même très réduite.

Sur un autre plan, la plante est souvent considérée comme une alternative économique et écologique au fourrage. Les animaux semblent apprécier cette plante, surtout les canards (d’où son nom anglais de « duckweed »). Pour contrebalancer, le Programme des Nations unies pour l’environnement cite la Lemna, dans un article de mars 2019, comme pouvant être une alternative au soja, qui nécessite beaucoup de terrains et contribue à la déforestation mondiale, dans l’alimentation animale.

La lentille d’eau sous forme de poudre à utiliser dans des recettes de cuisine. Capture d'écran réseaux sociaux

Un potentiel de culture au Liban ?

La culture de la Lemna minor pourrait-elle éventuellement être envisagée au Liban ? Pour sa valeur nutritionnelle, tout comme pour ses propriétés dépolluantes et fertilisantes, Kamal Slim pense que cette possibilité ne doit pas être négligée. « Ce végétal flottant est non seulement un apport nutritif non négligeable, mais sa prolifération très rapide en fait une culture durable », estime-t-il. Il donne l’exemple d’un agriculteur à Gaza qui, avec très peu de moyens, a pu lancer une exploitation réduite dans des cuvettes, qui s’est avérée très rentable pour le fourrage de ses bêtes.

« Pour être rentable, toute culture doit avoir un marché, dit-il. Combien serions-nous compétitifs à ce niveau ? Au Liban, nous manquons d’endroits pour envisager une telle culture et notre coût de production est cher », nuance pour sa part Marc Beyrouthy.

L’ethnobotaniste insiste sur la nécessité d’études locales avant de se lancer dans cette culture, non seulement pour en examiner la faisabilité, mais aussi ce qu’on appelle la performance agronomique et environnementale. « Cette plante est, d'une part, souvent utilisée comme indicateur de pollution, bien qu’elle puisse être un indicateur de la présence d’autres matières dans l’eau, poursuit-il. Ce qui signifie qu’elle peut accumuler en elle des polluants qui en rendraient la consommation hasardeuse. D’autre part, les botanistes hésitent de manière générale à recommander la culture d’espèces invasives. Or la Lemna minor est considérée comme telle. Il faudrait pour cela détenir toutes les données nécessaires afin de pouvoir la cultiver en toute sécurité. »

Kamal Slim est bien conscient de cette particularité invasive de la Lemna minor, mais n’en appelle pas moins à lui accorder l’attention qu’elle mérite, étant donné son potentiel énorme, déjà constaté ailleurs. Il estime que le Liban peut bénéficier des qualités dépolluantes de la lentille d’eau qui filtre efficacement les contaminants, tels que les bactéries, ou les matières polluantes, à l’instar des phosphates, des nitrates, des chlorures, de l’aluminium et d’autres nutriments provenant des plans d’eau naturels, des terres humides construites et des eaux usées. Elle s’avère aussi une excellente accumulatrice de mercure.

« Ces plantes jouent également un rôle dans la conservation de l’eau, puisque le tapis qu’elles forment sur la surface permet de limiter l’évaporation, ajoute-t-il. Cela dit, l’ombre qu’elle apporte au milieu aquatique peut aussi avoir des effets négatifs sur les plantes aquatiques immergées. » Tout revient au final à un bon équilibre.

Quand Kamal Slim, expert en environnement aquatique et chercheur au Conseil national de la recherche scientifique, a constaté la couleur verte du réservoir de Anane (Jezzine, alimentant la station hydroélectrique Arkache), il a d’abord cru à une invasion de cyanobactéries, un polluant extrêmement toxique qui sévit dans le lac Qaraoun, sur le barrage du Litani. « C’était en 2016, et...

commentaires (2)

Peut-être bon à exploiter pour Gaza ou pour l'Egypte ou pour des pays plats avec des eaux stagnantes, mais la géographie montagneuse du Liban avec beaucoup de rivières de montagne et des eaux courantes, me font penser que cette plante (très commune aux Pays-Bas et Angleterre, et apprecié par les canards) n'est pas tellement adapté au Liban ...

Stes David

09 h 31, le 17 août 2023

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Peut-être bon à exploiter pour Gaza ou pour l'Egypte ou pour des pays plats avec des eaux stagnantes, mais la géographie montagneuse du Liban avec beaucoup de rivières de montagne et des eaux courantes, me font penser que cette plante (très commune aux Pays-Bas et Angleterre, et apprecié par les canards) n'est pas tellement adapté au Liban ...

    Stes David

    09 h 31, le 17 août 2023

  • Je pense qu'il s'agit ici de ce que les anglais appellent "duckweed".

    Stes David

    20 h 45, le 16 août 2023

Retour en haut