Critiques littéraires Roman

Walid Hajar Rachedi : résister au fatalisme

Walid Hajar Rachedi : résister au fatalisme

© Annie Gozard

Seuls la pensée, l’art, la poésie, sans doute aussi la musique ont cette vertu de permettre à l’humanité de pressentir le destin. Ciceron l’analysait ainsi : « Rien n’est jamais arrivé qui n’ait dû arriver et de même rien n’arrivera dont la nature ne contienne les causes déterminantes. » On connaît aussi le mot attribué à Beethoven, au sujet du début de sa cinquième symphonie : « C’est ainsi que le destin frappe à la porte. » Les musiciens le savent, Furtwängler l’a analysée : il y a une anomalie dans la partition, un long point d’orgue, et une mesure surnuméraire. Elle renforce, selon le chef d’orchestre, la clarté de l’articulation architecturale de l’œuvre. Nul doute que le destin se replie dans ces anomalies souvent imperceptibles aux esprits cadenassés par les certitudes.

Il revient alors aux raconteurs d’histoires, aux romanciers de lui redonner sens et pertinence. Walid Hajar Rachedi nous a proposé d’abord Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? (2022, Éditions Emmanuelle Collas), un premier roman qui racontait la quête d’un jeune homme, Malek, pour parvenir à nommer le monde et y trouver sa place, malgré la tragédie sur laquelle le roman se refermait, et qui prenait l’apparence du hasard. Il n’y a pas de hasard, en vérité.

Avec Nos destins sont liés, l’histoire de Malek est inscrite dans le contrepoint des vies de celles et ceux qui l’ont connu, comme le point aveugle vers lequel les perspectives existentielles de ces personnages se rejoindraient idéalement. Ce second roman est exigeant, et d’abord par sa composition complexe, qui fait osciller l’équilibre apparent au service d’une façon sensible de dire comment les êtres adviennent à un monde qui pourrait les broyer à chaque instant, comme le montrent les événements structurants de l’intrigue : l’attentat – qui était le dernier moment du premier roman, au titre en forme d’antiphrase ; les marqueurs et les codes sociaux différents, en fonction certes des histoires familiales, mais surtout des lieux de vie et d’activités professionnelles ; les perspectives existentielles, les rencontres, les hasards, les accidents, les assignations identitaires, et leurs corrélats, indifférence, interrogations et refus d’être circonscrit à l’intérieur du regard de l’autre. Et comme le fonds d’où se lèvent ces histoires, il y a la violence sociale, parfois latente, en particulier la mémoire vive des soulèvements récurrents des jeunes gens confinés et assiégés dans les zones de relégation que constituent les habitats réputés sociaux de certaines cités autour de Paris, en particulier en Seine-Saint-Denis. Et les personnages persifflent souvent ces préjugés. On vient encore d’assister à l’explosion de cette colère.

Il ne s’agit pas d’un texte explicatif, ni argumentatif. Mais bien d’un roman qui raconte les façons dont un groupe de personnages tissent et détissent sans relâche leurs existences, sans que le lecteur puisse se référer à des événements qui se sont déroulés dans la réalité, comme l’attentat ou les émeutes. Ces événements constituent la limite haute des possibles, comme les événements qui ne cessent de surprendre les sociétés contemporaines, alors qu’ils en dessinent la clé de compréhension. Les personnages ne cessent d’interroger les différents niveaux de violence qu’ils rencontrent, de la cité à l’entreprise, du terrorisme à la recherche des profits exponentiels.

L’histoire est racontée à partir de cinq personnages qui occupent alternativement un chapitre, dont ils sont soit le narrateur-personnage, soit le personnage raconté, placé sous le regard du lecteur, attirant son empathie ou sa distance. Parfois, le personnage s’adresse à lui-même à la deuxième personne, ou bien adresse son texte, une lettre, un message à l’un des autres. Trois d’entre eux ont passé leur jeunesse dans la même cité de Stains, une ville de la banlieue nord de Paris, proche de Saint-Denis : Salem est l’aîné de Malek. Après avoir piétiné longtemps à la porte des entreprises, malgré ses diplômes d’ingénieur, il connaît depuis l’attentat une ascension fulgurante comme consultant pour l’entreprise qui l’a embauché, et dont le directeur a été sauvé dans l’attentat par Malek, justement. Longtemps mauvaise conscience de son frère cadet, il découvre peu à peu combien l’humanité de celui-ci était avérée, et lui écrit de longs posts sur son blog désormais muet. Lisa et Ronnie, nés d’un père guadeloupéen et d’une mère polonaise ashkenaze, sont les deux autres. Lisa travaille dans la même entreprise que Salem, par hasard. Ronnie cultive la musique et particulièrement le rap. Il essaie de décoller pendant la durée du roman, ce qui vaut au lecteur d’intenses analyses sur ce genre et le recrutement par les labels, sans doute une des toutes premières fois en littérature. Une jeune femme en rupture familiale, Céline, elle vient de Versailles, sur la même ligne du Réseau Exprès Régional, mais à l’autre bout. Le dernier personnage est son amant, Matthieu, qui a été adopté, qui essuie des refus (blessants) des éditeurs pour son premier roman, et se vit comme un perdant, désespérément à la recherche de son identité, notamment par et dans l’écriture. Il met un acharnement inattendu parfois à rater tout début de carrière possible, centré qu’il est sur l’exigence de l’écriture, ce qui le rend souvent presque inhumain. Il cultive le profil abandonnique.

À partir de ces éléments et de l’exposition de la situation initiale, les quatre parties suivantes déroulent les histoires de chacun, et qui vont être marquées par les fines attaches entre eux, et leurs décisions. La tragédie a eu lieu lors de l’attentat, et les actes racontent comment chacun de ces personnages poursuit quand même sa quête, en se gardant bien de répondre aux injonctions sociales, toujours triviales. Et ce n’est pas le moindre mérite de ce roman de raconter comment les êtres exigent tous d’être écoutés, sans préjugé, dans leur complexité, leurs bonheurs, leurs maladresses aussi, ainsi que leur humour teinté d’ironie parfois féroce, surtout drôle.

Ce qui fait lien dans leurs destins est bien la recherche éperdue de la beauté, esthétique certes, mais éthique, politique et sociale avant toute chose. Nos destins sont liés est un roman qui rappelle le bonheur d’être là, pour ces générations qui ont résisté à la mélancolie dans les vingt années écoulées, jeunesse que des esprits résolument chagrins ont accusée de tous les maux.

Nos destins sont liés de Walid Hajar Rachedi, Éditions Emmanuelle Collas, 2023, 420 p.

Seuls la pensée, l’art, la poésie, sans doute aussi la musique ont cette vertu de permettre à l’humanité de pressentir le destin. Ciceron l’analysait ainsi : « Rien n’est jamais arrivé qui n’ait dû arriver et de même rien n’arrivera dont la nature ne contienne les causes déterminantes. » On connaît aussi le mot attribué à Beethoven, au sujet du début de sa...

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