Entretiens BEYROUTH

Dalal Mawad : ce que nous avons perdu le 4 août 2020

Dalal Mawad : ce que nous avons perdu le 4 août 2020

D.R.

Diplômée de la London School of Economics et de l’Université de Columbia, Dalal Mawad est une journaliste indépendante qui a reçu le Prix de la Fondation Samir Kassir en 2020 et le Prix Joan Konner pour ses nombreux reportages remarquables à la radio et la télévision. Elle a travaillé pour les Nations Unies, puis avec l’agence Associated Press et elle collabore actuellement avec CNN à Paris tout en assurant des enseignements de vidéo-journalisme à Sciences Po. Elle s’intéresse tout particulièrement aux thématiques des droits de l’homme, aux problèmes des réfugiés et aux questions environnementales. Elle vient de publier un ouvrage autour de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 qui, à partir de témoignages poignants de femmes, victimes à plus d’un titre de la terrible tragédie, amorce une réflexion salutaire sur l’effondrement d’un pays et le rôle des femmes dans la résistance à cet effondrement. Au plus près de la douleur et de la perte restituées dans ces prises de parole, All She Lost se veut un travail de mémoire essentiel et peut-être, un premier pas vers la réparation.

Comment est né ce projet de livre et comment avez-vous choisi les femmes qui ont témoigné dans votre ouvrage ?

En février 2021, soit quelques mois après l’explosion, j’ai publié dans le Washington Post un article sur l’impact psychologique de l’explosion et les traumatismes qu’elle avait engendrés. Dans cet article, les témoignages féminins étaient puissants, les femmes s’exprimant avec plus de détails, mais aussi plus de profondeur que les hommes et sans crainte de laisser leurs émotions affleurer. J’ai reçu beaucoup de réactions à ce reportage. Puis, durant le confinement et alors que j’étais à Paris, je me suis plongée dans les écrits de Svetlana Alexievitch et notamment dans son ouvrage La Supplication-Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. Cela a été une grande source d’inspiration, notamment tout ce qu’elle dit sur l’histoire orale, sur son intérêt pour tous ceux qui ne sont pas pris en compte par l’Histoire, « ces gens qui se déplacent dans l’obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien ». Je me suis dit qu’il fallait que je fasse autour de l’explosion du port de Beyrouth quelque chose de similaire à ce qu’elle avait fait sur Tchernobyl. Montrer comment à travers des trajectoires personnelles, et en particulier celles des gens ordinaires, on comprend mieux ce qui se passe à l’échelle « macro ». J’ai donc pris contact avec des agents littéraires et devant leur intérêt, je me suis mise au travail. Durant l’été 2021, j’ai donc réalisé une série d’entretiens à Beyrouth qui ont formé la matrice de mon livre.

Comment avez-vous procédé et comment avez-vous choisi les interviewées ?

J’ai réalisé des entretiens en profondeur selon la technique de la non-directivité. Je posais des questions très ouvertes qui autorisaient les femmes à aller là où elles avaient envie d’aller et souvent, partant de l’explosion, elles se déplaçaient ailleurs, elles parlaient de la guerre civile, des violences domestiques, du statut juridique des femmes au Liban, etc. Ce qui mettait à jour les multiples couches de traumatismes qui s’étaient superposées, l’absence de prise de parole et la persistance de blessures qui n’ont jamais cicatrisé. Les entretiens duraient longtemps, parfois plusieurs heures, et à partir d’une seule question, l’interviewée pouvait parler une heure durant. Les femmes avaient besoin de cet espace de parole ; que ce soit au Liban ou ailleurs, ce ne sont jamais les femmes qui écrivent l’Histoire et leur rôle dans la société est toujours passé sous silence alors qu’il est essentiel. J’avais une certaine expérience de ce type de démarche ayant travaillé avec les femmes yazidies en Irak, les bonnes et le système de la kafala au Liban, les violences domestiques… Les femmes sont des témoins privilégiés de l’effondrement du Liban. Je pense à Siham par exemple, qui avait une épicerie à Gemmayzé et qui a été blessée par l’explosion. Son mari est malade, ses économies sont bloquées à la banque, elle n’a pas de pension et à soixante-six ans, elle travaille du matin au soir et n’a, malgré cela, pas les moyens d’acheter les médicaments dont elle a besoin. Quant au choix des interviewées, j’ai voulu diversifier les situations sociales, les âges, les types de problèmes rencontrés et même les nationalités, ne pas me restreindre aux seules Libanaises. J’ai réalisé plus de trente entretiens mais j’ai dû faire un choix difficile pour n’en garder que vingt.

Vous avez dédié ce livre à votre grand-mère, dont vous portez le nom, et à votre fille. Pourquoi cela ?

Je crois que, même si ça peut paraître étrange puisque ma grand-mère qui est décédée n’a pas grand-chose à voir avec l’explosion du port, c’est elle qui est à l’origine de mon désir d’écrire ce livre. Ma grand-mère a perdu son mari en 1957, après la tuerie de Miziara. Cette tuerie a entraîné dans son sillage un cycle de vengeances et mon grand-père pharmacien, qui n’avait rien à voir avec cette histoire, a été tué de façon totalement gratuite, abattu en plein jour dans sa pharmacie. Quand j’étais seule avec ma grand-mère, cette femme courageuse et qui avait si bien élevé ses enfants toute seule, me parlait de sa tristesse et de son amertume suite à ce drame dont elle n’a jamais vraiment pu tourner la page. Il y a dans notre pays une telle culture de l’impunité ! L’assassin de mon grand-père n’a jamais été inquiété, il a passé quelques jours à peine en prison, il n’a été ni condamné ni même jugé, parce qu’il était protégé pour des raisons politiques. Et ma grand-mère a continué à vivre dans ce village où elle croisait parfois l’assassin de son mari. Durant mes entretiens, je voyais ma grand-mère dans toutes ces femmes, leur impuissance face aux drames qu’elles vivaient était celle de ma grand-mère. Elle et beaucoup d’autres femmes ont été des victimes de l’oppression indirecte que la société exerce sur elles en les privant de leurs droits, en les cloisonnant dans certaines sphères et certains rôles réglés par la tradition.

Cette question de l’impuissance est en effet très présente dans votre ouvrage…

Oui et c’était le plus dur pour moi. Parce que moi aussi, je me sentais impuissante face à la douleur de ces femmes. Que pouvais-je faire ? Que devais-je faire ? Écrire ? Juste ça ? J’ai dû entreprendre une thérapie pour parvenir à prendre de la distance face aux drames dont j’étais dépositaire. En école de journalisme, on réfléchit beaucoup à ces questions éthiques, aux limites de notre implication en tant que journaliste. Mais souvent, je pleurais et craquais pendant les entretiens. J’ai d’ailleurs gardé le contact avec beaucoup d’entre elles. Les bénéfices du livre serviront d’ailleurs en partie à aider ces femmes, surtout les plus âgées d’entre elles ou celles qui sont seules.

La question de la responsabilité (accountability) revient souvent dans vos propos.

Oui, parce qu’au Liban, il n’y a aucun travail de mémoire collective. C’est ce qui manque encore cruellement dans les travaux entrepris sur la guerre civile : comprendre toutes les facettes d’une situation à travers les témoignages de gens ordinaires. Documenter contribue à la responsabilité, à la non-impunité. Chaque témoignage est essentiel. Sinon, l’histoire se répète. Jamais aucun homme politique n’a été jugé, n’a été rendu responsable de ses actes, et tous les Libanais en paient le prix. Je voulais à travers mon livre casser deux notions, deux récits : celui de la victimisation des femmes et celui de la résilience. Cette foutue résilience dont on nous rabat les oreilles est totalement contre-productive. La résilience, c’est aller de l’avant, c’est être capable de se reconstruire renforcé par les épreuves traversées. Rien de tel au Liban, on est juste dans de la survie.

On a parfois l’impression que votre livre est comme le chant du cygne d’un Liban en voie de disparition.

Oui, c’est vrai et j’en fais mon deuil depuis des années. Le Liban que j’ai connu n’a jamais été un pays normal. Aujourd’hui, je n’ai plus d’amis au Liban, tous mes amis sont partis. Les années 50 et 60, je ne veux pas les idéaliser, mais il y avait alors beaucoup plus de liberté qu’aujourd’hui. Actuellement, tant de gens sont persécutés ou même mis en prison en raison de leurs opinions, leur orientation sexuelle, ou pour d’autres raisons encore alors que dans les années 60, tous ceux qui étaient menacés ailleurs au Moyen-Orient venaient se réfugier au Liban. Il y a dans mon livre une femme dans le coma, maintenue en vie dans un état végétatif par des tas de tuyaux. Elle est une métaphore du Liban.

Parlez-nous de Coco qui est un personnage central du livre.

Mon éditeur voulait que le livre s’achève sur une note d’espoir. Coco, je l’ai rencontrée parce que je recherchais une personne âgée qui avait connu le Liban d’avant. Et nous sommes devenues amies. Coco, c’est cette femme qu’on a vue jouer au piano dans son appartement dévasté, sur des vidéos. Elle est toujours bien habillée et souriante. C’est une femme extraordinaire et sa voix est celle du Liban.

Écrire ce livre vous a-t-il apporté un peu de paix malgré tout ?

Oui, écrire m’a permis de mieux analyser, comprendre et accepter ma décision de partir. Je ne suis plus en colère. J’ai fait la paix avec ma propre histoire, mais pas avec ce qui arrive à toutes ces victimes de l’explosion du port et de l’effondrement du pays.

All She Lost. The Explosion in Lebanon, the Collapse of a Nation and the Women Who Survive de Dalal Mawad, Bloomsbury, 2023, 256 p.

Diplômée de la London School of Economics et de l’Université de Columbia, Dalal Mawad est une journaliste indépendante qui a reçu le Prix de la Fondation Samir Kassir en 2020 et le Prix Joan Konner pour ses nombreux reportages remarquables à la radio et la télévision. Elle a travaillé pour les Nations Unies, puis avec l’agence Associated Press et elle collabore actuellement avec CNN...

commentaires (1)

Merci à l'OL d'arrêter de copier l'idéologie Woke imposée par une minorité à l'Occident décadent dans lequel je vis depuis plus de quarante ans. La doxa qui veut que l'on ne parle, dans toute oeuvre ou reportage, que de femmes, ou d'écologie, ou d'immigrés, ou LGBT, est insupportable. Cette vision du monde commence à faire réagir politiquement les sociétés et à mobiliser contre elle dans les élections. C'est une religion (lire la Religion Woke) qui participe à l'effondrement des derniers édifices de l'Occident. Notre effondrement au Liban nous suffit, inutile d'en importer d'autres ingrédients venant d'ailleurs.

Oscar

10 h 56, le 04 août 2023

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  • Merci à l'OL d'arrêter de copier l'idéologie Woke imposée par une minorité à l'Occident décadent dans lequel je vis depuis plus de quarante ans. La doxa qui veut que l'on ne parle, dans toute oeuvre ou reportage, que de femmes, ou d'écologie, ou d'immigrés, ou LGBT, est insupportable. Cette vision du monde commence à faire réagir politiquement les sociétés et à mobiliser contre elle dans les élections. C'est une religion (lire la Religion Woke) qui participe à l'effondrement des derniers édifices de l'Occident. Notre effondrement au Liban nous suffit, inutile d'en importer d'autres ingrédients venant d'ailleurs.

    Oscar

    10 h 56, le 04 août 2023

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