Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

Deux tic-tac au pays du Cèdre

Les Libanais commençaient à se sentir las d’attendre que les choses s’arrangent. Une, deux… dix… cinquante… fois, ils étaient descendus dans les rues, avaient coupé les routes, brûlé des pneus, entonné des hymnes, cassé des vitres… Seulement, ils n’avaient pas crié assez fort, n’avaient pas chanté la même mélodie… ils s’étaient trompés de cible, s’étaient lancé des accusations et, à quoi sert un pays sans dialogue ? Ils en étaient donc à se demander (autant qu’ils le pouvaient car les crises successives les avaient meurtris) si organiser une énième manifestation ou annoncer une énième grève valait l’effort de se lever encore… quand deux lapins blancs passèrent en trottant, se croisant sans se voir, marmonnant, montre à la main : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais être en retard. »

Les Libanais se levèrent, se divisèrent et les suivirent…

L’histoire du Liban n’est ni moins onirique ni moins loufoque que le récit de Lewiss Caroll devenu un classique intemporel de la littérature.

Comme Alice, un jour, autrefois, les Libanais se sont enfoncés dans le tunnel d’une guerre civile sans songer un seul moment à comment ils pourraient bien faire pour en ressortir.

Comme Alice, au lendemain de cette guerre, ils n’ont pas songé à se retenir en se glissant dans le terrier de criminels dont les mains ensanglantées n’avaient pas encore eu le temps de sécher.

Comme Alice, ils se sont trouvés en train de tomber dans un puits profond, où il fait trop sombre pour voir quoi que ce soit.

Mais qu’elle est chanceuse, la petite fille du pays des merveilles, d’avoir réglé ses pas sur le trot des aiguilles d’une seule montre !

Depuis cette nuit, dans mon pays, deux horloges assourdissent de leur tic-tac l’esprit brouillé de mes compatriotes.

Sur un fond de crise, les dirigeants politiques nous font absorber, depuis quelques années, l’une après l’autre leurs potions empoisonnées. Nous les avalons, coup sur coup, sans broncher, ou presque. Les fioles se poussent du coude sur l’étagère de la nation et exhibent leurs étiquettes où l’on peut lire noir sur blanc : restrictions bancaires drastiques, dévaluation de la monnaie nationale, marché noir du dollar, pénurie d’essence, de pain, de médicaments… Décidément, ils ne manquent pas d’imagination, nos charlatans. Et leur dernière invention ? Une machine à remonter le temps. Une décision ministérielle inexplicable, inexpliquée, de reporter de quelques semaines le passage à l’horaire d’été.

Les esprits assoupis se réveillent. Les réactions fusent. La potion est crachée par nombre de Libanais qui commencent à jurer qu’ils ne vont pas se laisser aller. Dans le fleuve des jurons, le poison coule à flots : sarcasme, intolérance, fanatisme, sectarisme… tout y est.

Dès demain, il sera midi chez les uns et treize heures chez les autres. On aura faim et froid chez les uns comme chez les autres. Et deux lapins munis de montres poursuivront, chacun de son côté, sa course effrénée.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Les Libanais commençaient à se sentir las d’attendre que les choses s’arrangent. Une, deux… dix… cinquante… fois, ils étaient descendus dans les rues, avaient coupé les routes, brûlé des pneus, entonné des hymnes, cassé des vitres… Seulement, ils n’avaient pas crié assez fort, n’avaient pas chanté la même mélodie… ils s’étaient trompés de cible, s’étaient...
commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut