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Environnement - Déchets

À Saïda, une montagne d’ordures en remplace une autre... et la ville suffoque

Depuis des décennies, le chef-lieu du Liban-Sud souffre de la puanteur et du fléau des décharges. Les habitants signalent également des fumées et des odeurs nauséabondes émanant de l'usine de traitement des déchets voisine. 

À Saïda, une montagne d’ordures en remplace une autre... et la ville suffoque

Une fumée dense s'échappe de la décharge de Saïda, emplissant l'air de la ville, le 9 janvier. Photo João Sousa

À la décharge de Saïda, une robe de soirée autrefois élégante côtoie les restes pourris d'animaux de ferme abattus – os, cornes, peau et sabots – sur lesquels se régalent des nuées d'asticots. Pendant ce temps, des chiffonniers parcourent les détritus à la recherche de plastique, d'acier et de tout autre matériau auquel ils peuvent trouver une nouvelle utilité ou vendre.

Cette imposante montagne d'ordures se trouve juste à côté de la mer, au beau milieu d’une zone résidentielle dense, située à moins de deux kilomètres de la tristement célèbre ancienne décharge : celle-ci avait été métamorphosée en parc public en 2016, dans ce qui avait été initialement considéré comme un succès de réhabilitation.

Notre reporter explorant l'immense décharge de Saïda. Photo João Sousa

« Rien n'a été résolu », déplore Zaher Jradé, un résident du quartier âgé de 36 ans, à L'Orient Today. « Ils ont juste déplacé la montagne d'ordures d'un endroit à l'autre. »

La société privée IBC Inc., qui exploite l'usine de traitement des déchets de Saïda et qui gère aussi la décharge, l'a conçue pour être « zéro déchet » après l'avoir établie en 2008 pour mettre théoriquement fin à la crise des ordures de la ville. Cependant, au fil des ans, l'usine n'a pas rempli son rôle et n'a pas résolu le problème. Aujourd’hui, la décharge adjacente s'est peu à peu muée en montagne de déchets, empestant les habitants de Saïda qui désespèrent d'avoir un peu d'air pur. Contactée par L'Orient Today, l'entreprise n'a pas souhaité répondre à nos questions et a refusé l'accès à notre journaliste.

On s'y est habitués

Le sud de Saïda a des allures post-apocalyptiques : les monticules de détritus environnants s'entremêlent à des monceaux de métal et de pièces de voitures, avec, en toile de fond une zone industrielle et une montagne d'ordures.

Depuis la fenêtre de son bureau, situé à proximité de la décharge et à côté de l'usine de traitement des déchets, Zaher Jradé, comptable dans une entreprise, pointe du doigt le sommet d'une colline à l'est. « C'est là que j'habite et les émanations des ordures provenant de l'usine se propagent jusqu'en haut », indique-t-il. « Je quitte ma maison le matin en inhalant des relents d'ordures et j'arrive à mon bureau pour respirer les mêmes fumées toxiques, encore plus intensément. »

Les habitations voisines et les bureaux sont directement exposés aux fumées toxiques de la montagne d'ordures et de l'usine de traitement des déchets. Photo João Sousa

M. Jradé, qui a vécu à Saïda toute sa vie, explique que les émanations pestilentielles de l'usine de traitement des déchets sont plus ou moins insupportables suivant la direction du vent. C'est lorsque le vent souffle vers le sud ou le sud-est, en direction des zones les plus résidentielles situées à proximité de l'usine, que les habitants souffrent le plus.

Mohammad, qui a préféré ne pas donner son nom complet, vit avec six membres de sa famille, dont des enfants, dans une maison nichée près de la zone industrielle de la ville, à moins d'un kilomètre de l'usine de traitement des déchets. Ce trentenaire raconte que la situation empire en été, lorsque sa famille souffre d'une chaleur étouffante. Impossible d'ouvrir les fenêtres sous peine de faire pénétrer la puanteur. Impossible aussi de mettre en marche le climatiseur à cause des pénuries d'électricité.

« L'odeur arrive à son paroxysme lorsque la fumée commence à s'échapper de l'entonnoir de l'installation », observe Mohammad. « Nous vivons avec la crainte que (les enfants) ne développent des problèmes de santé aux poumons, car les fumées sont très toxiques », ajoute-t-il.

Contacté par L'Orient Today, le chef de la municipalité de Saïda, Mohammad el-Saudi, nie que la décharge émette des fumées ou brûle des déchets. Mais de nombreux témoignages des habitants du quartier contredisent son affirmation.

Mona Hariri, 61 ans, qui vit à Saïda depuis 35 ans, affirme qu'elle garde toutes ses fenêtres et ses portes fermées pour se protéger de l'odeur nauséabonde qui se dégage de l'usine de traitement des déchets située en face de sa maison, à l'ouest. « Nous nous y sommes habitués, et nous ne pouvons rien y faire », dit-elle, apparemment résignée. « Nous sommes arrivés ici et avons construit notre immeuble avant que la montagne d'ordures apparaisse », ajoute Mme Hariri. « Nous comptons déménager, mais avec la situation actuelle, nous n'avons pas beaucoup d'options. » Le Liban est embourbé depuis 2019 dans une crise financière qualifiée par la Banque mondiale de l'une des pires de l'histoire contemporaine.

Le parc de Saïda est-il ouvert au public ?

En 2016, en collaboration avec le ministère de la Santé et la municipalité de Saïda, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a transformé la tristement célèbre montagne de déchets de la ville, située en bord de mer à seulement 200 mètres des résidences et des commerces, en un espace public, afin d'offrir à la population une zone de loisirs en plein air. Lors d'une visite du parc il y a quelques semaines, L'Orient Today a trouvé ses portes en acier fermées. Le garde affirme avoir reçu l'ordre de garder le parc clos, indéfiniment, pour des raisons qui ne lui ont pas été clarifiées.

Interrogé, Mohammad el-Saudi dément que le parc soit fermé, affirmant qu'il n'ouvre ses portes aux visiteurs que le week-end, du vendredi au dimanche.

Mohammad, pour sa part, ne trouve aucun intérêt à visiter le parc qui a remplacé l'ancienne montagne d'ordures, même s'il a entendu dire qu'il était « magnifique ». « Pourquoi voudrais-je me rendre dans un parc qui était une décharge alors qu'ils ont créé une nouvelle montagne d'ordures à côté ? » lance-t-il, critiquant le chef de la municipalité de Saïda pour ne pas avoir fait « plus d'efforts » pour régler le problème à la racine. « Pourquoi ne pas construire (l'usine de traitement des déchets) un peu plus loin, dans une zone non résidentielle ? » s’interroge-t-il.

Zaher Jradé, pour sa part, a déjà visité le parc et sait que de nombreux habitants s'y rendent également. « C'est vraiment beau et (la municipalité) en prend soin, mais depuis qu’il y a une autre décharge un peu plus loin, la puanteur des ordures parvient jusqu'au jardin. » Lorsqu'on lui demande s'il envisage un jour de quitter la ville, le trentenaire répond : « Je m'efforce de quitter ce pays, pas seulement la ville. »

À la décharge de Saïda, une robe de soirée autrefois élégante côtoie les restes pourris d'animaux de ferme abattus – os, cornes, peau et sabots – sur lesquels se régalent des nuées d'asticots. Pendant ce temps, des chiffonniers parcourent les détritus à la recherche de plastique, d'acier et de tout autre matériau auquel ils peuvent trouver une nouvelle utilité ou vendre.
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commentaires (1)

Typique: ils votent pour leur municipalité et après ils se plaignent. Les libanais ont encore à comprendre la relation entre causes et conséquences…

Mago1

19 h 32, le 01 février 2023

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Commentaires (1)

  • Typique: ils votent pour leur municipalité et après ils se plaignent. Les libanais ont encore à comprendre la relation entre causes et conséquences…

    Mago1

    19 h 32, le 01 février 2023

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