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Culture - Film

« Farha », cette vérité qui brûle tant les yeux d’Israël

La sortie sur Netflix le 1er décembre d’un film dépeignant crûment la violence de la Nakba à travers le regard d’une adolescente palestinienne déclenche un tollé au sein de la classe politique israélienne.

« Farha », cette vérité qui brûle tant les yeux d’Israël

Farha (Karam Taher) discutant avec son amie Farida (Tala Gammoh). Photo Netflix

Assise au pied d’un arbre au milieu d’une verdure luxuriante, Farha (interprétée par Karam Taher) est plongée dans son livre. Elle ne prête attention à rien d’autre. Ni au clapotis apaisant des cascades, ni à la cueillette des figues, ni aux éclaboussures d’eau accompagnant les rires joyeux de ses camarades. Bientôt cependant, elle devra refermer l’ouvrage pour assister au cours de religion dispensé par le cheikh du village.

Ce jour-là, le vieil homme laissera les adolescentes filer plus tôt. Car Souad, l’une d’entre elles, doit se marier le lendemain. Mais Farha est loin de ces préoccupations. Elle ne rêve que d’école, de cartable et de cahiers. De mathématiques et de géographie aussi.

Nous sommes en 1948. Elle a 14 ans. Son père (Ashraf Barhom) est le maire d’un village palestinien. Malgré ses réticences initiales – les présages politiques sont mauvais –, il finit par inscrire sa fille dans une école en ville où elle pourra retrouver sa meilleure amie Farida (Tala Gammoh). Le bonheur semble à portée de main. Il n’éclora jamais. La Nakba déferle comme une tornade et emporte tout sur son passage.

Explosions et coups de feu retentissent. Les haut-parleurs de l’ennemi appellent la population à quitter les lieux au plus vite pour éviter un bain de sang. Sous la menace, la peur au ventre, les habitants fuient. Affolée, Farha ne veut pas abandonner son père et refuse de partir avec Farida et sa famille. Ne sachant que faire, le maire enferme alors sa fille dans un garde-manger et fait la promesse de revenir la chercher.

On ne sait pas combien de temps exactement Farha reste cloîtrée, contrainte de fouiller les réserves et de survivre grâce à l’eau de pluie qu’elle récupère à l’aide d’une petite ouverture vers l’extérieur lui permettant d’épier sans être vue.

À travers son regard, c’est un double bouleversement que raconte la caméra de la réalisatrice et scénariste jordanienne Darin J. Sallam. Le spectateur observe l’héroïne assister impuissante au nettoyage ethnique de son village. Il voit comment la Nakba ravage Farha de l’intérieur. Comment elle détruit les foyers et déchire le

tissu social.

Après avoir dépeuplé les environs, des soldats israéliens patrouillent à la recherche de ceux qui s’y tapissent encore. L’adolescente est alors témoin d’une scène d’une violence inouïe : l’exécution de sang-froid d’une famille entière.

Tabou

Sorti sur Netflix le 1er décembre, après avoir été présenté en avant-première au Festival du film de Toronto en septembre 2021, le film Farha a d’emblée suscité la polémique. Selon Darin J. Sallam, il s’inspire d’une histoire vraie, celle de Radiyyé, une jeune femme qui, en 1948, après avoir tout perdu, aurait pris la route de l’exil vers la Syrie.

Mais la représentation d’une telle brutalité n’est pas du goût des autorités israéliennes. Pour le ministre des Finances sortant Avigdor Lieberman, il s’agit de calomnies à l’encontre des soldats israéliens. Pour Hili Tropper, ministre de la Culture, la diffusion dans les salles israéliennes du film – un « tissu de mensonges et de diffamations » – serait « une honte ». À quoi se conjugue, selon les défenseurs de l’œuvre, une campagne ciblée de dénigrement en ligne. D’après le Middle East Eye, l’évaluation du film est passée en quelques heures le 1er décembre de 7,2/10 à 5,8/10.

L’émoi provoqué par Farha illustre la persistance d’un tabou. Impossible pour une écrasante majorité d’Israéliens de reconnaître que l’État hébreu est né dans le sang. Que sans l’expulsion des Palestiniens, jamais il n’aurait vu le jour. Et, pour les plus « modérés » parmi eux, que cet aveuglement n’est pas uniquement lié à la droitisation de la société. Car même quand la gauche israélienne existait encore – même pour ce qu’il en reste –, le « mal » remonte toujours à 1967. Avant, c’est le trou noir.

Les discours « raisonnables » peuvent dénoncer l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza après la guerre des Six-Jours. Ils peuvent appeler au respect du droit international. Fustiger le développement des colonies et, éventuellement, porter un regard critique sur le blocus de Gaza ou encore sur le racisme en Israël.

Mais admettre que sous les pavés israéliens existe un vaste cimetière palestinien, c’est inimaginable. Abattre un mythe est déjà difficile. Alors un mythe fondateur… Cela reviendrait à remettre en question l’idéologie sioniste. À confirmer que, si elle peut se décliner en mille et un formats, les politiques qui en sont issues depuis plus de soixante-dix ans se traduisent systématiquement par le déplacement forcé des Palestiniens, par leur incarcération massive, par le siège de leurs villes et l’accaparement de leurs terres. Par l’existence d’une hiérarchisation des populations vivant au même endroit mais pas avec les mêmes droits selon leur appartenance ethnique.

Farha ne dépeint pas seulement un épisode de la Nakba tel que vécue par les Palestiniens. Il souligne aussi le sadisme des soldats. Et fait, entre les lignes, le récit d’une hypocrisie libérale qui perdure jusqu’à présent. Car, parmi les tueurs, une tueuse, capable de la même barbarie que ses acolytes masculins.

Pour mieux se vendre auprès des opinions publiques occidentales, l’État hébreu vante en effet souvent le statut des femmes israéliennes qui, par contraste avec celui des femmes arabes, serait bien plus enviable. Comme si le meurtre de civils devenait soudainement plus éthique lorsqu’il était perpétré par des femmes.

De cette violence affichée à l’écran se dégage une cruauté que l’Occident associe généralement aux régimes arabes. Par comparaison, la répression menée par l’État hébreu est souvent présentée comme étant conduite à contrecœur et dans une logique purement défensive. Pourtant, la brutalité du régime israélien est tristement banale pour les Palestiniens. Et ce depuis toujours. Dans Farha justement, pas de fioritures. La vérité est mise en scène crûment, telle que perçue par les perdants de l’histoire.

La réalisatrice jordanienne Darin J. Sallam (au centre) recevant un prix pour « Farha » au Festival du film de la mer Rouge à Djeddah, en Arabie saoudite, le 13 décembre 2021. Photo AFP

« Moins pénible  »

Ce n’est pas la première fois qu’un film aborde la question des origines d’Israël. Et nombre d’historiens israéliens ont tenté d’exhumer ce passé, que ce soit pour l’assumer ou pour le dénoncer. En janvier 2004, l’historien Benny Morris déclarait dans un entretien-fleuve au supplément sabbatique du quotidien Haaretz qu’« un État juif ne pouvait naître sans le déracinement de 700 000 Palestiniens. (…) Mon sentiment est que cet endroit (Israël) serait moins pénible si (...) Ben Gourion avait nettoyé le pays dans son entièreté ».

Au grand dam d’Israël qui vient de former le gouvernement le plus à droite de son histoire, la sortie de Farha sur Netflix vient clore une année qui a débuté avec celle du documentaire israélien Tantura. Dans la nuit du 22 au 23 mai 1948, une semaine après la proclamation de l’État hébreu, ce village côtier palestinien est pris d’assaut par des unités de la brigade Alexandroni de l’armée israélienne. Situé au sud de Haïfa, Tantura se trouvait alors dans la zone attribuée par l’ONU à Israël. Les habitants seront spoliés de leurs biens, chassés ou tués. Près de 200 civils sont assassinés. « Tantura était un village riche avec de belles maisons. Ses habitants vivaient comme les Européens. Les femmes du village portaient de beaux vêtements. (...) Il y avait un soldat avec nous (...) il a simplement rassemblé des gens dans des cages et les a tués », témoigne l’un des anciens militaires interrogés par le réalisateur Alon Schwarz.

À la différence de Tantura cependant, le film Farha représente un point de vue palestinien. Il ne s’agit pas de soulager sa conscience, plus de sept décennies après avoir participé à la Nakba. Ou d’essayer de provoquer un électrochoc parmi les siens. Mais de se réapproprier son histoire, de la dire avec ses propres mots.


Assise au pied d’un arbre au milieu d’une verdure luxuriante, Farha (interprétée par Karam Taher) est plongée dans son livre. Elle ne prête attention à rien d’autre. Ni au clapotis apaisant des cascades, ni à la cueillette des figues, ni aux éclaboussures d’eau accompagnant les rires joyeux de ses camarades. Bientôt cependant, elle devra refermer l’ouvrage pour assister au...

commentaires (2)

Quand verra-t-on un film sur les exactions des Palestiniens au Liban ,à quand le récit du massacre des habitants de Damour.Et les Syriens , rien pour eux non plus

Yves Gautron

19 h 36, le 28 décembre 2022

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Commentaires (2)

  • Quand verra-t-on un film sur les exactions des Palestiniens au Liban ,à quand le récit du massacre des habitants de Damour.Et les Syriens , rien pour eux non plus

    Yves Gautron

    19 h 36, le 28 décembre 2022

  • Pourquoi avoir enlevé les commentaires?

    Politiquement incorrect(e)

    13 h 52, le 11 décembre 2022

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