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Société - Reportage

Au Liban, même le Mondial a un goût amer

Devant l’impossibilité de la chaîne publique d’acheter les droits de retransmission, beaucoup de Libanais ont recours à des solutions alternatives pour suivre la Coupe du monde. Mais le plaisir n’y est pas.

Au Liban, même le Mondial a un goût amer

Sous le pont, à l’entrée de Sin el-Fil, des badauds installés sur des chaises en plastique devant une échoppe. Photo João Sousa

Le soir tombe dans ce quartier populaire cosmopolite sur la ligne séparant Sin el-Fil de Bourj Hammoud. Sous le pont reliant Achrafieh aux banlieues nord-est de Beyrouth, des badauds sont installés sur des chaises en plastique devant l’écran de télévision d’une modeste échoppe pour suivre les matchs de la Coupe du monde de football, qui se tient actuellement au Qatar. Au bord du trottoir, sur la chaussée, un jeune homme gracile s’active pour préparer café et boissons chaudes à ces spectateurs libanais ou africains, tous passés sous le seuil de pauvreté depuis la crise de 2019.

Afin d’attirer près de 200 clients chaque soir, le propriétaire de l’échoppe, également fournisseur d’internet dans le quartier, retransmet les matchs en connectant son poste télé au réseau de la 4G. Car dans le contexte de la faillite étatique, la chaîne publique Télé-Liban s’est trouvée dans l’incapacité d’acheter les droits de retransmission auprès du fournisseur officiel.

Dans un appartement de Furn el-Chebbak, des jeunes de 25 ans devant leur écran. Photo João Sousa

Pas les moyens de regarder le foot à la maison

« Je viens regarder les matchs ici car je n’ai pas d’abonnement au générateur, et pas non plus internet », déclare à L’Orient-Le Jour Abdel Aziz, superviseur de chantier dans une entreprise de décoration intérieure. Arrivé il y a 20 ans du Soudan, il a vu ses faibles revenus s’amenuiser encore davantage avec la dépréciation de la monnaie. « J’envoie 200$ de mon salaire chaque mois à ma famille restée au pays, et je vis avec les 4 millions de livres libanaises restants (équivalent d’environ 96 $ au taux de change actuel sur le marché noir autour de 41 500 LL pour un dollar). « Les travailleurs africains ne s’en sortent plus. Un grand nombre a préféré partir », regrette-t-il.

Non loin de là, à Furn el-Chebbak, dans le quartier de Aïn el-Remmaneh, une dizaine d’hommes sont eux aussi assis dans la rue, à jouer aux cartes ou à regarder le match sur le petit poste de télévision de Tony, l’épicier du coin. « J’ai dû payer un abonnement de 90$ au principal fournisseur pour recevoir les matchs. Ça représente un coût non négligeable, mais je l’ai fait pour les amis », confie-t-il à L’OLJ.

Mondial ou pas, ses compagnons se retrouvent en bas des immeubles à chaque tombée du jour. « Depuis que nos salaires ont été dépréciés, c’est devenu inutile d’aller travailler, car les frais de transport sont trop élevés », raconte Michel. Tout comme les fonctionnaires, ces ex-employés de sociétés privées continuent de toucher leurs salaires au taux officiel de 1 500 livres pour un dollar, malgré la dégringolade de la livre sur le marché parallèle. « Je n’ai plus d’argent pour regarder le match sur écran géant dans un café d’Antélias ou de Jisr el-Bacha. Ici, je dépense 50 000 LL pour une bière ou un café », assume Hani qui n’a pourtant pas renoncé à son poste de comptable.

La liesse manifestée par des jeunes à Tarik Jdidé après la victoire de leur équipe favorite. Photo João Sousa


Pas envie de célébrer cette année

Le calme règne dans tout le voisinage. Pas de drapeaux en soutien à un quelconque pays, comme il était d’usage avant la crise, pas de cris de joie ni de rage au moment d’un but. Les rues mal éclairées respirent la solitude des jours moroses. « Je m’en fous que mon équipe préférée, l’Allemagne, gagne ou pas ce soir. Avant, on se cotisait tous pour acheter 10 mètres de tissu aux couleurs de son drapeau », remarque Roy.

Si le football peut servir d’échappatoire dans les contextes difficiles, ces individus, qui appartenaient il y a peu de temps encore à la classe moyenne, ont d’autres soucis. « Nous avons tout perdu. Le football semble une frivolité par rapport à ce que l’on traverse, note ce nouveau chômeur quadragénaire. On pense au pain, aux médicaments, à l’essence et à nos parents, rien d’autre. » Né au début de la guerre civile libanaise (dans les années 1970), Dany, lui aussi sans emploi, souhaite quitter le pays. « Je suis devenu dépressif et insomniaque. Je n’ai plus envie de célébrer le mondial, ni même de regarder les matchs. Ça fait quarante ans que j’attends une solution aux problèmes libanais. J’ai compris que les choses ne s’arrangeront jamais dans ce pays », déplore-t-il.

À quelques rues de là, des jeunes de 25 ans sont réunis dans un appartement. « Moi, je m’en fiche complètement du Mondial, reconnaît Dalia. Depuis la crise et le Covid-19, chacun vit dans sa bulle. Avant, même ceux qui ne s’intéressaient pas au foot étaient entraînés par l’ambiance festive. »

Sous le pont, à l'entrée de Sin el-Fil, des badauds installés sur des chaises en plastique devant une échoppe. Photo João Sousa

Des connexions internet faibles

La Coupe du monde a un goût amer cette année au Liban. Les diverses applications disponibles, comme Yacine TV, Drama Live ou encore Koura, ainsi que les chaînes de live streaming gratuites comme sportsw.me, incitent un grand nombre à regarder les matchs seuls sur leur téléphone.

Mais là aussi, la lenteur des connexions Wifi décourage la grande majorité. « Je regarde les matchs chez moi, depuis mon écran de télévision, en téléchargeant Aloka TV car d’autres applications sont déjà saturées ou présentent un retard de diffusion », indique Ghaith, résident de Furn el-Chebbak.

Arrivé il y a 10 ans au Liban, ce chirurgien-dentiste originaire de Damas n’a pas renoncé à sa passion pour l’équipe brésilienne. « J’ai acheté un forfait de 20 gigabits sur mon téléphone, et je connecte la télévision à la 4G via le Hotspot. Mon fournisseur de Wifi a interdit les connexions à partir des boîtiers télé », précise-t-il.

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Son voisin Alexis, un Français expatrié au Liban, a quant à lui contourné le problème grâce à l’achat, lors de son dernier voyage, d’un abonnement annuel au VPN d’environ 100 euros. « Comme le font les habitants des régimes dictatoriaux, et beaucoup de Libanais ayant des proches à l’étranger, je me localise dans un pays européen sur VPN, afin d’avoir accès aux chaînes auxquelles on n’aurait pas droit au Liban. Puis je vais sur beIN Sport et j’entre les codes de ma mère qui y est abonnée », révèle-t-il. Alexis se plaint des faiblesses du réseau Wifi et doit lui aussi recourir à la 4G, bien que son quartier, contrôlé selon lui par l’un des partis politiques proéminents, soit alimenté 24h/24 en électricité, comme une forme de compensation à la suite du décès, dans la double explosion du port le 4 août 2020, de deux jeunes du coin. À quelques encablures de là, du côté de Chiyah, aux alentours du rond-point de Tayouné, l’ambiance est à la fête dans un grand bar à chicha. La salle intérieure comme le large trottoir, où sont installés deux écrans géants, sont remplis de supporters. « Les gens viennent ici car la retransmission à domicile coûte cher, et parce qu’ils veulent être ensemble. Ici, ils ne dépensent pas plus de 5$ par personne. Ils ne viennent pas tous les jours, seulement quand des équipes particulièrement populaires auprès du public libanais comme l’Allemagne, le Brésil ou l’Argentine jouent », indique le patron qui affirme par ailleurs avoir payé 5 000$ à l’entreprise Sama, unique fournisseur autorisé pour les cafés et restaurants pour la retransmission des matchs. Dans les quartiers populaires de Ghobeiri et Tarik Jdidé, plusieurs échoppes proposant boissons chaudes ou froides en plus de narguilés ont installé des rangées de chaises dans la rue, sur les trottoirs ou à même la chaussée. Des centaines d’hommes et seulement quelques femmes sont assis devant les grands écrans pour la retransmission du Mondial, qui nécessite un dispositif bien particulier cette année. « J’ai payé 190 dollars au fournisseur pour l’abonnement, le boîtier et l’antenne », dévoile Mohammad, propriétaire d’une échoppe à Tarik Jdidé. N’étant pas considéré comme un café, il n’est pas soumis aux mêmes contraintes que les restaurateurs.

Comme tous les soirs, les jeunes et les moins jeunes viennent s’amuser. Mais Mohammad ne fait pas pour autant de bénéfices car les tarifs du générateur fournissant l’électricité et les prix des marchandises qu’il revend se sont envolés. Ici, les habitants semblent davantage habitués aux conditions difficiles. Les spectateurs hurlent lorsque l’équipe allemande perd, se voyant éliminée de la compétition. Les drapeaux sont piétinés par les conducteurs de voitures, venus narguer les supporters dans une atmosphère bon enfant. « On est comme un poisson qui tourne en rond dans son bocal, conclut Mohammad. S’il sort de l’eau, il meurt. On survit. »

Le soir tombe dans ce quartier populaire cosmopolite sur la ligne séparant Sin el-Fil de Bourj Hammoud. Sous le pont reliant Achrafieh aux banlieues nord-est de Beyrouth, des badauds sont installés sur des chaises en plastique devant l’écran de télévision d’une modeste échoppe pour suivre les matchs de la Coupe du monde de football, qui se tient actuellement au Qatar. Au bord du...
commentaires (3)

Honte aux voleurs qui nous dirigent m, et qui eux voyagent aux Qatar pour voir les matchs des gradins directement!! Si le Qatar voulait vraiment aider le Liban, IL DOIT REFUSER les visas a ces nains politiques, sinon je le vois de connivence avec eux !. et pourquoi pas faire un geste au peuple libanais et leur offrir ces transmissions ?

Aboumatta

23 h 19, le 07 décembre 2022

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Commentaires (3)

  • Honte aux voleurs qui nous dirigent m, et qui eux voyagent aux Qatar pour voir les matchs des gradins directement!! Si le Qatar voulait vraiment aider le Liban, IL DOIT REFUSER les visas a ces nains politiques, sinon je le vois de connivence avec eux !. et pourquoi pas faire un geste au peuple libanais et leur offrir ces transmissions ?

    Aboumatta

    23 h 19, le 07 décembre 2022

  • On en est plus là. On ne va pas se plaindre de ne pas pouvoir regarder le mondial alors que nous sommes privés du plus important qui est notre souveraineté, notre dignité et tous le reste sans bouger une oreille. Ce serait comme se plaindre d’un simple rhume alors qu’on est en phase terminale. Allons, il n’y a pas mort d’homme, on en a connu bien pire sans que cela ne nous motive à nous soulever pour mettre fin à nos souffrances. On s’en fout des gens qui courent derrière un ballon, c’est à notre perte que nous courons si nous continuons à nous noyer dans des détails alors que le problème est ailleurs.

    Sissi zayyat

    12 h 36, le 07 décembre 2022

  • Honte à tous nos politiciens milliardaires! Il s'agissait "seulement" de 5 millions de dollars! Or que représente cette somme pour quelqu'un qui a plusieurs MILLIARDS? Un seul de ces minables avares aurait pu débourser cette somme aussi facilement que je débourse 1 million de livres libanaises...

    Georges MELKI

    10 h 37, le 07 décembre 2022

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