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Lifestyle - Résidences présidentielles

Avec Élias Sarkis, le retour de Baabda

De Mar Takla à Baabda, au plus fort de la guerre civile, le rêve du sixième président de la République était de forger la paix entre les factions chrétiennes et musulmanes en guerre.

Avec Élias Sarkis, le retour de Baabda

La résidence familiale à Chbaniyé où le président Sarkis est né et a été enterré. Photo tirée du livre « Ana menkom » consacré à Élias Sarkis et édité par ses neveux

Né en 1924 à Chbaniyé dans le Metn-Sud, Élias Youssef Sarkis a gouverné dans un contexte houleux alors que le pays est occupé par les troupes syriennes. Dans le même temps, le pouvoir croissant des fedayine palestiniens provoquera deux interventions israéliennes : l’opération « Litani », qui aboutit à l’occupation du Liban-Sud en 1978, puis l’invasion du Liban le 6 juin 1982 avec l’opération « Paix en Galilée ».

Son élection à la présidence se déroule le 8 mai 1976, alors que le Parlement se réunit sous une pluie d’obus à la villa Mansour, dans le secteur du Musée. Des députés musulmans, associés aux partis de gauche et palestiniens, boycottent le scrutin. Les combats sont si intenses à Beyrouth que Sarkis prêtera serment bien plus tard, le 22 septembre, au Park Hotel de Chtaura, dans la Békaa, devant une Chambre de députés rassemblés sous protection syrienne. C’est à l’hôtel Carlton, à Raouché, qu’Élias Sarkis a vécu cette journée du 8 mai 1976. « Un important dispositif de sécurité avait été mis en place par la Saïqa (mouvement militaire palestinien créé par la Syrie) chargée de défendre le périmètre. Le hall et les salons de l’hôtel étaient plus que bondés de journalistes et d’observateurs, et nous étions tous dans un état de tension extrême », relate Joseph Medawar, l’ancien propriétaire de l’hôtel. « Ouf, cela remonte à près d’un demi-siècle ! ajoute Moustapha Dib, l’un des directeurs de l’établissement en ce temps-là. Si mes souvenirs sont bons, les milices tiraient en l’air de tous les côtés, il y a même eu des blessés au sein de la Saïqa et le troisième étage a été touché par le tir d’un RPG, provoquant un petit incendie. »

Destructions au palais de Baabda en 1982. Photo d’archives « L’OLJ »

Du Carlton à Mar Takla

Élias Sarkis se trouvait au septième étage de l’hôtel Carlton avec Antoine Medawar, l’autre ancien propriétaire de l’établissement ; Chafic Moharram, vice-gouverneur de la banque centrale ; Farid Raphaël (fondateur de la Banque Libano-Française) ; le général Sami el-Khatib, membre du deuxième bureau dans les années 60 ; le mohafez de Beyrouth Faouzi Bardawil ; l’homme d’affaires Aahed Baroudi et le brigadier Michel Nassif, ancien aide de camp du président Fouad Chehab. « Ils suivaient les élections retransmises en direct par Radio Liban », indique Karim Sarkis, neveu d’Élias Sarkis et président des municipalités du Metn-Sud. Quand les résultats ont été annoncés, « les journalistes ont applaudi à tout rompre, et, je m’en rappelle comme si c’était hier, des tirs ont éclaté dehors. De joie ou par provocation, allez savoir… » se rappelle Moustapha Dib, qui se souvient aussi que le président élu a ensuite quitté l’hôtel accompagné d’« un impressionnant dispositif de sécurité ».

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Élias Sarkis est escorté jusqu’à son appartement à Mar Takla – Hazmiyé, « une maison simple, confortable, sans plus », dit Karim Sarkis. Depuis sa terrasse, il disposait d’une vue sur Tell el-Zaatar et Mkallès, y suivait la bataille qui s’y déroulait et, quand la violence des déflagrations faisait trembler les immeubles et brisait des vitres, il descendait s’abriter au sous-sol. « C’est depuis son abri qu’il a entendu à la radio le discours du président syrien Hafez el-Assad annonçant l’envoi de troupes et de blindés syriens qui entreront au Liban (le 1er juin 1976, NDLR) afin de mettre en échec les ambitions des Palestino-progressistes », ajoute-t-il. Une armée qui, deux ans plus tard, mènera « la guerre des cent jours » contre les chrétiens. À Mar Takla, il consacre également son temps à constituer une équipe – autour d’un noyau chéhabiste composé de Gaby Lahoud, Johnny Abdo, Ahmad el-Hage, Fouad Boutros, Sami el-Khatib et René Moawad – qui l’assistera pour relever le pays. Le président élu n’intégrera le palais de Baabda qu’à la date de son entrée en fonction le 23 septembre 1976, soit à la fin du mandat de Sleiman Frangié.

Le président Élias Sarkis prêtant serment le 22 septembre 1976 au Park Hotel, à Chtaura. Photo tirée du livre « Ana menkom » consacré à Élias Sarkis par ses neveux

De Yarzé au Maryland

À Baabda, évacué par le président Frangié le 16 mars 1976 après un pilonnage endommageant les appartements privés et détruisant une partie des salons, le président Sarkis occupera les espaces restaurés. Mais le palais sera encore la cible de nouveaux bombardements et connaîtra des dégâts majeurs. Succédant à Élias Sarkis en 1982, Amine Gemayel découvre un bâtiment en ruine. Dans L’offense et le pardon, paru en 1988 chez Gallimard, il décrit le palais présidentiel comme « une sorte de maison hantée aux portes et fenêtres battantes, aux vestibules encombrés de gravats. Et partout, la poussière recouvrait les murs, les meubles et le plancher. Le bureau de l’aide de camp, seule pièce libre de décombres, fut transformé en bureau présidentiel provisoire, et il fallut aménager à la hâte le seul salon ayant échappé à la destruction (...) »

Élias Sarkis, un homme mesuré et simple. Photo tirée du livre « Ana menkom » consacré à Élias Sarkis et édité par ses neveux

Après son départ du palais, Élias Sarkis résidera à Yarzé, dans une maison à deux étages avec un jardin, qui avait hébergé l’ambassade des Pays-Bas. « Il avait vendu un terrain à Jnah pour l’acquérir et la restaurer, raconte Karim Sarkis. Il avait construit une petite piscine, dans le jardin, où il aimait se prélasser en écoutant de la musique. » Mais pour ce guerrier de la paix, qui a eu à en découdre durant son mandat avec les forces de facto qui s’étripaient sur le terrain, tentant tout pour gérer la crise, sauvegarder ce qu’il restait de la souveraineté libanaise et combattre les velléités d’hégémonie syriennes sur le Liban, le repos sera de courte durée. Sa santé se dégrade. Sur les conseils de son ami et ancien ministre Michel Eddé et en sa compagnie, il entreprend un voyage à Baltimore, dans le Maryland, pour subir des analyses à l’hôpital Johns Hopkins.

Le président Élias Sarkis s’adressant à la nation le 22 juin 1978. Photo d’archives « L’OLJ »

Le verdict est sans appel : l’ancien président souffre du Shy Drager Syndrome, une maladie dégénérative neurologique rare qui affecte les muscles et les nerfs, et lui fera perdre l’usage de la parole et toute mobilité. Élias Sarkis décède à Paris le 26 juin 1985 et sera enterré dans son village natal Chbaniyé aux côtés de son père, de sa mère et de son frère Fouad, laissant derrière lui une somme d’argent équivalant à ses six années de salaires présidentiels. « Il considérait que cet argent provenant des caisses de l’État devait revenir à l’État », explique son neveu Karim. « Il était détaché de tout bien matériel. Cet homme qui a gouverné lors de l’une des périodes les plus difficiles du Liban était une personne « de grande valeur et d’intégrité. Il croyait ferme dans l’évolution de l’État, de ses institutions et de ses structures. Il reste malheureusement méconnu », affirme Elham Raphaël, dont l’époux, feu Farid Raphaël, ministre des Finances, de la Justice et des Télécommunications sous le mandat Sarkis, faisait partie du cercle rapproché du président.

Réunion familiale à Chbaniyé. Photo tirée du livre « Ana menkom » consacré à Élias Sarkis et édité par ses neveux.

On le dit « austère » ?

« Austère, Élias Sarkis ? s’étonne Karim Sarkis. Il était calme, sérieux, rationnel et intelligent, ces traits l’ont accompagné du berceau à la tombe. Il avait cependant une bonne dose d’humour. » Dessinant par petites touches une autre facette de l’homme d’État, il relate quelques anecdotes et bons mots du chef de l’État. Parmi eux, cette histoire savoureuse : « Le président avait intercepté une communication de Farouk Abillama, directeur de la Sûreté générale, donnant un rendez-vous galant. Il le fait appeler d’urgence au palais, le fait poireauter durant une heure avant de le recevoir et lui lance un brin moqueur : « Alors, émir, la dame vous attend toujours ! »

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Son neveu souligne que le président était un homme « discret, mais pas esseulé ». Il aimait les déjeuners en famille et recevait beaucoup son cercle d’amis à dîner, parmi lesquels Johnny Abdo, chef des renseignements de l’armée ; Fouad Boutros, Philippe Takla, Fouad Ammoun, François Genadri, Farid Raphaël, Sadek Raad, Abdel Azziz Chehab, Mounir Sardouk et d’autres. « Dans ses moments de détente, ajoute Karim Sarkis, il avait du plaisir à jouer à la palette ou au billard (il avait sa table convertible), ou encore à lire et à écouter de la musique classique. »

Passation des pouvoirs entre les présidents Sarkis et Gemayel. Photo tirée du livre « Ana menkom » consacré à Élias Sarkis et édité par ses neveux

Un homme imprégné de chéhabisme

Aspirant à retrouver le cadre bucolique de la maison familiale à Chbaniyé, il passait un dimanche sur deux, parfois trois, selon la situation sécuritaire, avec ses parents, ses frères Fouad (célibataire) et Philippe, marié à Elham Abou Jaoudé, et leurs enfants Joseph, Karim et Makram. Son père était un charpentier célèbre dans toute la région de Chbaniyé pour son savoir-faire. Il vivait avec sa famille dans une maison modeste qui ne différait pas des autres bâtisses du village. Son fils Élias a dû mener de front études et travail afin de décrocher son diplôme de droit de l’Université Saint-Joseph. Dans un premier temps, il collabore avec le bureau de Fouad et Wadih Daoud à Bab Idriss. Mais très vite, attiré par la fonction publique, il obtient en 1953 le poste de magistrat à la Cour des comptes.

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Fouad Chehab, qui cumulait les deux postes de chef de l’armée et ministre de la Défense en 1956, se souviendra du nom de ce jeune magistrat qui instruisait des dossiers pour le ministère de la Défense, comprenant des ordres de collecte et de décaissement d’argent au profit des militaires. Sarkis déclare en effet que les dossiers ne respectent pas les dispositions légales et refuse de donner son approbation. Élu chef d’État, Fouad Chehab nomme Élias Sarkis chef de son cabinet présidentiel. Un poste qu’il conservera sous le mandat Charles Helou jusqu’en juin 1967, où il est désigné gouverneur de la Banque du Liban, chargé de réorganiser le système bancaire après le spectaculaire krach de Bank Intra. Il y restera jusqu’à son accession à la tête de la République neuf ans plus tard. Deux mois avant la fin du mandat Sarkis, son successeur Bachir Gemayel est élu président. Mais il est assassiné en septembre 1982. Son frère Amine accédera au pouvoir suprême.


Né en 1924 à Chbaniyé dans le Metn-Sud, Élias Youssef Sarkis a gouverné dans un contexte houleux alors que le pays est occupé par les troupes syriennes. Dans le même temps, le pouvoir croissant des fedayine palestiniens provoquera deux interventions israéliennes : l’opération « Litani », qui aboutit à l’occupation du Liban-Sud en 1978, puis l’invasion du Liban le...

commentaires (1)

« Austère, Élias Sarkis ? s’étonne Karim Sarkis. Il était calme, sérieux, rationnel et intelligent, ces traits l’ont accompagné du berceau à la tombe." tu oublies l'essentiel : HONNETE et les gens honnêtes sont courageux.

Abi Kheir Walid

14 h 55, le 13 décembre 2022

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Commentaires (1)

  • « Austère, Élias Sarkis ? s’étonne Karim Sarkis. Il était calme, sérieux, rationnel et intelligent, ces traits l’ont accompagné du berceau à la tombe." tu oublies l'essentiel : HONNETE et les gens honnêtes sont courageux.

    Abi Kheir Walid

    14 h 55, le 13 décembre 2022

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