Critiques littéraires

Sami Richa, un roman entre personnages et patients

Sami Richa, un roman entre personnages et patients

D.R.

Le Monde ne va pas si mal est le quatrième roman du psychiatre et écrivain francophone Sami Richa, président de l'Association libanaise de psychiatrie. Il comprend sa vision du Liban et de la Révolution du 17 octobre 2019, à travers l’histoire de Karim, un médecin libanais qui a participé à la révolution du 17 octobre dans son pays et qui y a cru. Le personnage vit une histoire d'amour transfrontalière avec une psychologue irakienne de la secte yézidie, nommée Nariman, qui a été déplacée de sa patrie après le génocide commis par l'État islamique contre les Yézidis en 2014 et qui s'est installée dans la région du Kurdistan irakien.

Qu’est-ce qui pousse un médecin et psychiatre à venir dans le monde de la littérature et à écrire des romans basés sur un fond psychologique et philosophique ?

« La psychiatrie est littérature », disait le grand psychiatre et académicien Jean Delay. En effet, la psychiatrie est faite d’histoires de vie que l’on entend tous les jours chez les patients. Ces parcours, faits de douleur et de souffrance, sont souvent relatés par des écrivains qui ont expérimenté la maladie. On retrouve dans leurs écrits les plus belles descriptions des maladies mentales. Lorsqu’Antonin Artaud décrit par exemple la dépression et les électrochocs, on y apprend plus que dans les traités de psychiatrie ! Quand on entend les patients évoquer leurs symptômes dépressifs, c’est comme si on lisait « Le Spleen » de Baudelaire dans Les Fleurs du mal. Incontestablement donc, il y a un lien entre la psychiatrie et le roman et la littérature.

Freud disait que les poètes et les romanciers sont toujours les premiers à découvrir la vérité humaine et à plonger dans le monde intérieur de l'homme. En tant que psychiatre et romancier, que pensez-vous de ce constat singulier ?

Ce que j’essaie de faire en tant que psychiatre est de comprendre le monde intérieur. Cela me donne une sensibilité extrême à l’égard des situations de la vie courante. Ce que j’essaie de faire en écrivant est de me mettre à la place de mes personnages et de voir comment ils peuvent réfléchir, ressentir, raisonner devant telle ou telle situation de la vie à l’ombre de ce que m’ont raconté mes patients. Et ainsi les patients deviennent des personnages de roman et mes personnages prennent la place de l’homme et de la femme qui sont dans mes patients. Inéluctablement, l’un enrichit l’autre, l’expérience clinique, l’écriture, le médecin et le romancier se confondent.

Dans votre nouveau roman Le monde n'est pas si mal, le héros, un médecin libanais vivant dans un pays agité, rejoint une mission humanitaire au Kurdistan et au Sinjar et tombe amoureux d'une fille yézidie. Pourquoi avez-vous choisi cette voie pour ce héros qui passe de la tragédie de sa patrie à la tragédie des Yézidis ?

Karim trouve dans la révolution de 2019 une solution aux maux de son pays. Mais la tragédie libanaise n’est pas une situation inédite, loin s’en faut. Bon nombre d’autres peuples ont eu aussi leur part de souffrance. J’ai essayé avec Nariman de décrire le génocide et le drame des Yézidis. J’ai voulu montrer, à partir de ces deux personnages, qu’on peut voir le morcellement de son pays différemment d’après son tempérament et sa personnalité. Quand on est optimiste et porteur d’espoir, on peut entrevoir la réalité, même morose, plus ou moins autrement que si on est pessimiste et râleur de nature. La souffrance n’a pas de pays, ni de nationalité ; c’est son appréhension qui change d’une personne à l’autre.

Y aurait-il dans ce roman une part autobiographique ? Ne pensez-vous pas, comme Flaubert qui a un jour déclaré « Je suis Madame Bovary », que le moi est encore présent dans les œuvres des romanciers ?

Incontestablement, quand on écrit, on écrit d’abord pour soi. L’autobiographie hante les romanciers. Il est évident que lorsqu’on écrit sur un personnage qui a vécu une période donnée – dans mon livre La Révolution au Liban – et que le romancier a vécu lui-même cette période, on décrit un peu quelque chose qui est de l’ordre du personnel, du moi. Mais il n’y a pas que mon expérience personnelle dans Karim. J’ai voulu décrire aussi ce que pourrait ressentir tout libanais, exaspéré de la corruption dans son pays et voulant s’en libérer. Il y a beaucoup dans ce livre de La Psychologie des foules de Gustave Le Bon.

Pourquoi vous avez choisi l'histoire yézidie et non l'idéologie religieuse ? Essaieriez-vous d’éviter de tomber dans un problème politique ou sectaire ?

J’ai compris de mes nombreux voyages au Kurdistan que la religion yézidie a été mal comprise et qu’il fallait exterminer les Yézidis au nom d’une prétendue croyance dans le diable, ce qui est complètement erroné. J’ai trouvé des hommes et des femmes d’une grande dignité et d’une grande simplicité ! On a toujours assez de religions pour nous haïr et jamais assez pour nous aimer. Et c’est ce qu’a mis en pratique Daʻech dans cette région du monde. En découvrant ce peuple et la souffrance du génocide, j’ai compris aussi l’hypocrisie du monde occidental qui accourt aux Yézidis seulement pour prendre des photos pour la presse mais jamais pour les soutenir et les protéger véritablement. D’ailleurs, personne n’a compris jusqu’à présent ce repli des forces kurdes qui les a laissés proie à Daʻech, une nuit d’août 2014. Qui a pris cette décision et pourquoi ? Ça demeure un mystère pour les Yézidis et pour les historiens…

Vous avez écrit un précédent roman intitulé Trois dont un de plus dans lequel vous traitez de la trisomie 21 mais il était plus lié à la psychologie. Comment évaluez-vous le pas que vous avez franchi entre ce roman et le nouveau qui penche davantage vers l'art narratif ?

Trois dont un de plus était une espèce de description, un peu romancée, de ce que pouvait ressentir le père d’un enfant trisomique. Mais il n’y avait pas d’histoire. Dans Le Monde ne va pas si mal, il y a une trame, une vraie histoire. Le lien qui unit les deux est ma recherche permanente de comprendre les sentiments humains et de décrire le mieux possible la souffrance humaine. C’est ainsi que j’entrevois mon rôle de psychiatre et d’écrivain. « Consoler et classifier » affirmait l’historien américain Goldstein pour décrire la psychiatrie. Je dirais de ma part « Écouter et Décrire » pour résumer notre discipline.

Grâce à votre livre La Psychiatrie au Liban : une histoire et un regard, où vous avez combiné histoire, documentation et analyse, vous avez comblé un vide dans l'histoire culturelle du Liban. Qu'est-ce qui vous a poussé à faire des recherches sur cette histoire méconnue et souvent oubliée ?

On ne comprend jamais son métier que si l’on comprend son histoire. Or l’histoire de la psychiatrie se confond souvent avec celle du pays où elle se pratique. Au Liban, personne n’avait songé à le faire et pourtant notre histoire en psychiatrie est riche. J’ai pris les faits à partir des années 1900 et j’ai montré la grandeur de cette discipline dans notre pays. Comme par exemple l’hôpital ʻAsfourie, phare de la psychiatrie dans la région et premier hôpital universitaire au Proche-Orient. Mais aussi les dérives qu’elle a pu avoir avec par exemple la lobotomie pratiquée dans les années cinquante et soixante sans aucune preuve scientifique…


Le Monde ne va pas si mal de Sami Richa, Éditions Complicités, 2022, 192 p.


Le Monde ne va pas si mal est le quatrième roman du psychiatre et écrivain francophone Sami Richa, président de l'Association libanaise de psychiatrie. Il comprend sa vision du Liban et de la Révolution du 17 octobre 2019, à travers l’histoire de Karim, un médecin libanais qui a participé à la révolution du 17 octobre dans son pays et qui y a cru. Le personnage vit une histoire...

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