Entretiens

Christian Bobin : Luminosité de l’effacement

Poète de l’enchantement simple, époux de la blancheur, Christian Bobin est mort le 23 novembre dernier à l’âge de 71 ans. La poésie était sa « manière de se tenir dans la vie ». Avec l’éphémère pour matière première, sa quête était celle « d’écrire avec rien un poème du silence ».

Christian Bobin : Luminosité de l’effacement

© Manuel Braun

Christian Bobin aurait voulu être « rien, moins que rien, un brin d’herbe sous le soleil ». Le brin d’herbe, les nuages, la neige, l’eau, les geais et les moineaux, le vent, les fleurs : Christian Bobin aimait leur extrême malléabilité, leur simplicité, leur mouvement, leur impermanence, leurs cycles sans cesse recommencés adoucissant l’apparente contradiction entre vie et mort.

Christian Bobin « se tenait dans la vie » par une ascèse propre : comment « lâcher ce confort » d’être poète pour « devenir la poésie », et écrire « avec rien un poème du silence », d’un « silence plus illuminé qu’un amour », un poème qui soit « luminosité de l’effacement » ? Tous ses recueils, graves et joyeux, cheminent dans cette exigence.

Les vers de Bobin ont cela qu’ils éclairent là où auparavant il n’y avait pas d’accès. D’où l’émerveillement. Le sentiment d’accéder l’espace d’une seconde à une émotion inouïe. Évanouie au moment où elle naît. Qui laisse en soi un souvenir inébranlable. Comme issu de l’enfance. Car l’essentiel est ce qu’il y a de plus naturel et de plus ardu.

Christian Bobin cultivait l’attention aux saisons pour apprendre à accepter de ne rien avoir sauf le vide, de tout perdre et de s’approprier sa vie de voyageur immobile pour « s’approcher au plus près de soi sans s’en apercevoir » et rejoindre le cœur : « Le cœur est la seule destination. On y arrive quand on ne croit plus rien. »

Christian Bobin est né le 24 avril 1951 au Creusot où il vécut jusqu’à sa mort. Après des études de philosophie, il exerce divers métiers avant d’aborder l’écriture. Poète, romancier et essayiste, il construit par touches une œuvre importante. Sa forme d’écriture est essentiellement assimilée au fragment : ses textes inscrivent des moments fugitifs dont le style tient tour à tour du journal, de l’essai et de la poésie.

Son œuvre couronnée de succès, Bobin est néanmoins un auteur secret. Il préfère, à la visibilité des scènes et événements littéraires, les paysages silencieux du Creusot. Il aime les boutiques de livres anciens où il peut « comme un joueur de casino, se ruiner pour un beau livre » : « J’ai eu entre les mains un exemplaire de la première édition des Pensées de Pascal, paru juste après sa mort en 1610. L’émotion m’a saisi comme si les atomes de la mort de Pascal étaient captés dans le cuir du livre. Quelque chose de charnel de ces Pensées a traversé la mort et le temps », raconte-t-il un matin de janvier 2012, au début de l’échange qu’il accorde généreusement à L’Orient littéraire.

Discret donc est le poète Christian Bobin, mais affectionnant cependant la rencontre et le partage. Espiègle et enfantin. Nul besoin de lui poser des questions. L’oralité coule dans sa voix qui reconstitue la fable enchantée du quotidien : « Je suis bavard, excusez ma parole digressive, zigzagante », dit-il en rigolant.

Sa pensée s’exprime dans l’étonnement et la profusion des correspondances, aussi bien au sujet des plus petites choses du monde qu’à propos des modes de vie de nos sociétés : « Je suis stupéfait par la manière dont avec Internet on supprime le temps. On assiste à la mort physique du temps et nous en sommes tous les bourreaux. »

Dans l’émotion suscitée par son décès, la résonance de cet entretien effectué il y a dix ans se pare de grâce. Celle qui accompagnait ses mots et sa spontanéité d’une voix devenue grave.

Le titre de votre dernier ouvrage est tiré du vers suivant : « Dieu est un assassin blanc comme neige. » Parlez-nous de cette constante de votre écriture qu’est votre voyage dans la blancheur.

J’aime beaucoup la neige, la chose même et le mot. Je ressens comme éternel ce qui disparaît, juste à son point de disparition qui a souvent cette pointe de blancheur comme par exemple les fleurs de cerisier. La blancheur est dans mon crâne quand j’écris. La blancheur est immaculée ; c’est une qualité morale et matérielle. Il ne s’agit pas de la morale que l’on peut faire, il s’agit d’un état limpide du monde et de nos yeux. C’est très curieux : je ne suis pas sûr de comprendre ce que je m’apprête à vous dire. Je vais dans le noir à travers des points de blanc, de clairière en clairière – les clairières c’est d’abord les visages –, de visage en visage, l’humain étant au-dessus du tout, même quand il est cruel.

Votre voyage dans la blancheur est aussi une traversée du noir.

Je mets l’insistance sur la blancheur parce que je connais l’insistance sournoise du noir et du ténébreux. L’élégance me semble-t-il est de ne pas trop parler du noir, de l’utiliser comme les peintres le font, si j’excepte l’exemple de Soulages qui est allé chercher la lumière par le noir. Le noir permet en peinture de faire un fond, de donner toute sa gloire et sa venue triomphante à une nature morte ou un visage. Le blanc a toujours été là pour moi. C’est une vie plus que conjugale avec le blanc, une vie patiente, longue, heureuse au bout du compte.

« Je parle si souvent de Dieu qu’on va finir par croire que je le connais », lit-on dans ce recueil. Dieu y apparaît très souvent en effet.

Oui, il y a souvent son nom. Quand je dis son nom, je ne sais pas ce que je dis mais je sais ce que ça fait : c’est comme d’ouvrir les volets de la maison de vacances quand on y retourne le premier jour, ouvrir la fenêtre et rabattre les volets contre le mur. Cela donne une lumière incroyable sur la page et dans la pièce. Dieu a cette vertu étonnante de presque trouer la page, de lui donner un nerf, une sorte d’insolence comme celle d’un animal sauvage qui passe. Je n’en sais guère plus.

Continuons ainsi, si vous le voulez bien. Je vous propose un vers et vous nous en parlez : « Un jour nous comprendrons que la poésie n’était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel. »

Ce qu’on appelle la poésie, c’est un peu comme Dieu, une question occultée par de nombreux malentendus. Ce n’est pas d’abord un genre littéraire, un genre-musée un peu usé, vainement précieux. C’est une manière de se tenir dans la vie, une sorte d’exigence infantile du regard. Prenez le regard d’un nouveau-né par exemple, il y a un accueil de la vie qui se fait dans ses petits yeux affolés et tout frais. Le risque, c’est de vivre sans vivre, en somnambule. Nous sommes – peut-être depuis toujours, mais cela s’accélère – dans une sorte de grand danger. C’est le plus faible qui peut nous sauver maintenant, quelque chose comme un brin d’herbe.

La lecture d’un livre de poésie peut-elle nous sauver, tel un brin d’herbe ?

C’est mon ambition que mes livres soient aussi têtus, souples et vivaces qu’un brin d’herbe. Ce qui nous sauve ou nous tue parfois est ce qu’on appelle le réel. Le poids d’une parole peut changer une vie. Cela peut agir dans un livre aussi puisque les livres parlent. Mais les livres les plus féconds sont ceux qui écoutent leur lecteur. J’attends cela des livres et je le trouve. Je cherche la grande inutilité du livre. C’est cela qui nous sauve, quelque chose qui n’a pas de prix, dont on peut penser que ce n’est pas indispensable. C’est très lent de lire un livre, même un petit livre. Je cherche dans les livres un matériau de lenteur.

Vous écrivez aussi : « Un livre bref comme une volée de moineaux. »

Le temps passe et en regardant mes livres, je trouve des faiblesses du bavardage, quelque chose comme un égarement. J’aimerais un livre qui soit à la hauteur des feuilles du tremble. Je voudrais un jour faire quelque chose qui tienne dans la balance face à un flocon de neige. Je sens qu’on peut peut-être y arriver sur quelques pages, sur quelques phrases, mais pas sur tout un livre. Ce livre est venu par réduction.

Le bref, le petit, le léger, vous sont donc essentiels.

Curieusement, avant d’écrire, je raie. Si on écrit trop, on noie le langage. L’activité première pour moi est moins d’écrire que d’enlever, pour que le premier venu puisse y trouver son couvert et son logis. C’est un point instinctif que je ne saurais mieux préciser. Trop de travail détruit ce qu’on est en train de faire. Parfois rajouter un mot ou une phrase fait que tout s’effondre. En écrivant, je fais un travail de château de sable. J’essaie que ça tienne jusqu’à ce que la marée vienne, comme elle viendra sûrement pour chacun de nous, pour nous amener avec son courant jusqu’à la mort. J’essaie que la grande vague noire ne prenne pas ce petit château de sable ou le prenne le plus tard possible.

 

Un château de sable et de l’autre côté la grande vague noire. Votre poésie est un éloge ému de l’éphémère, habité par la quête de faire perdurer l’éphémère par les mots.

Avant l’encre ou les mots, ma matière première est l’éphémère. L’éphémère nous console vraiment sans mentir : il est en train de mourir au moment où il est le plus éclatant. C’est lui qui nous délivre la plus belle parole qui soit : la parole de celui qui s’efface ne s’effacera pas. La mort est une aventure promise. Le moment venu, je me souviendrai de toutes ces choses éphémères et peut-être qu’elles m’aideront à traverser.

« La vie passe à la vitesse d’un cri d’oiseau. Et puis il y a cette lenteur hypnotique des nuages. Cette poitrine ouverte dans le bleu et ce cœur enneigé qui s’offre à notre cœur. / (…) Mon cœur est un nuage. Il va, il va, il va. Il connaît chaque silence des lacs de poèmes au-dessus desquels il plane. / (…) Il y a en nous une légèreté si grande que, si nous la laissions être, nous n’existerions plus – ou alors comme existent les poèmes et les portes dans les rêves. / Écrire – frapper l’une contre l’autre deux cymbales de silence. / Un jour, il nous faudra traverser une vitre sans la briser. L’effort sera terrible, qui changera notre cœur en rayon de soleil. Mourir sans effrois est le privilège des nuages. »


Un assassin blanc comme neige de Christian Bobin, Gallimard, 2011, 93 p.

Un bruit de balançoire de Christian Bobin, L’Iconoclaste, 2017, 112 p.

Christian Bobin aurait voulu être « rien, moins que rien, un brin d’herbe sous le soleil ». Le brin d’herbe, les nuages, la neige, l’eau, les geais et les moineaux, le vent, les fleurs : Christian Bobin aimait leur extrême malléabilité, leur simplicité, leur mouvement, leur impermanence, leurs cycles sans cesse recommencés adoucissant l’apparente contradiction entre vie et...
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"«  (…) Mon cœur est un nuage. Il va, il va, il va. Il connaît chaque silence des lacs de poèmes au-dessus desquels il plane. / (…) Il y a en nous une légèreté si grande que, si nous la laissions être, nous n’existerions plus – ou alors comme existent les poèmes et les portes dans les rêves. / Écrire – frapper l’une contre l’autre deux cymbales de silence. / Un jour, il nous faudra traverser une vitre sans la briser. L’effort sera terrible, qui changera notre cœur en rayon de soleil. Mourir sans effrois est le privilège des nuages. » Comme c'est beau! Mon pauvre cerveau cartésien d'ingénieur n'arrivera jamais à comprendre le fonctionnement d'un cerveau de poète!

Georges MELKI

12 h 06, le 06 décembre 2022

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  • "«  (…) Mon cœur est un nuage. Il va, il va, il va. Il connaît chaque silence des lacs de poèmes au-dessus desquels il plane. / (…) Il y a en nous une légèreté si grande que, si nous la laissions être, nous n’existerions plus – ou alors comme existent les poèmes et les portes dans les rêves. / Écrire – frapper l’une contre l’autre deux cymbales de silence. / Un jour, il nous faudra traverser une vitre sans la briser. L’effort sera terrible, qui changera notre cœur en rayon de soleil. Mourir sans effrois est le privilège des nuages. » Comme c'est beau! Mon pauvre cerveau cartésien d'ingénieur n'arrivera jamais à comprendre le fonctionnement d'un cerveau de poète!

    Georges MELKI

    12 h 06, le 06 décembre 2022

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