Ne pas protester quand on se juge lésé, tel est le parti que prennent des dizaines de personnes qui auraient tout bénéfice, pourtant, à adopter l’attitude inverse. Elles se taisent parce qu’elles craignent, en exprimant une raison fondée, de trahir une faiblesse que l’autre exploitera. Ou bien on s’imagine à tort que formuler une plainte, c’est se classer automatiquement dans la catégorie des faiseurs d’embarras. Ceux qui raisonnent ainsi ont généralement eu des parents autoritaires et sermonneurs, et ils sont prêts à taire tout au monde pour ne plus leur ressembler.
D’autres pensent qu’on ne les apprécie que tant qu’ils se montrent conciliants. Ces gens ont ceci de commun : ils croient avoir essayé de formuler leurs doléances, sans obtenir qu’on les écoute. Or on découvre, en général, qu’ils ont exprimé leur mécontentement de façon si vague, ou en termes si violents, qu’ils ont tout embrouillé.
Entre proches, il arrive souvent que l’un souffre du comportement de l’autre sans que ce dernier ne s’en rende compte, et cette situation peut se prolonger très longtemps si la victime n’élève pas la voix. En attendant, si cette victime se ronge en silence, elle aura tendance à juger l’autre très sévèrement et ne saura peut-être jamais si, oui ou non, averti(e) des conséquences de son comportement, il (elle) serait capable de le modifier.
Généralement, nous souhaitons ne pas faire de la peine, et pourtant nous sommes tous capables de blesser ceux que nous aimons. Si nous sommes humiliés par l’attitude d’un proche, nous avons le devoir de le lui dire et de lui donner la possibilité de nous prouver qu’il n’a pas de mauvaises intentions. Se plaindre, dans ce sens, est une habilité, tout autant qu’un devoir, et savoir protester de manière juste, ferme et précise demande de l’entraînement.
Faisons nos doléances à la personne dont nous estimons avoir à nous plaindre, puis essayons de ne pas exposer nos griefs en présence de tiers. Une critique peut faire l’effet d’une attaque personnelle. Notre indifférence au désagrément que nous causons par nos remarques désobligeantes devant des témoins atteindra l’intéressé au moins aussi profondément que le contenu de nos propos.
Inutile de faire de comparaison entre la conduite de notre interlocuteur et celle d’untel ou d’unetelle autre. Personne n’aime être l’objet d’une comparaison défavorable. Ces procédés indisposent notre interlocuteur qui n’écoutera plus nos doléances, aussi justifiées soient-elles.
Prononcer nos reproches aussi vite que possible, quand nous sommes en tête-à-tête avec l’intéressé(e) et la capacité de nous exprimer clairement comme pour toute obligation est un moyen efficace ; plus nous tardons à dire ce que nous avons sur le cœur, plus c’est difficile de le faire. L’attente fait grandir notre colère.
Une fois que nous avons fait nos observations et que notre interlocuteur les a écoutées attentivement, n’y revenons plus. Quiconque porte réellement attention à une critique mérite qu’on lui épargne de l’entendre deux fois.
Ensuite, ne cherchons pas à obtenir l’impossible. Nous pouvons exiger de quelqu’un qu’il cesse de crier, mais si nous lui demandons en même temps de ne plus être en colère contre nous, sans doute cela devient une exagération.
Encore une chose, efforçons-nous de ne formuler qu’un seul souhait à la fois. Autrement, nous découragerons notre interlocuteur qui doit imposer la justice et courrons le risque de rejeter l’essentiel dans l’ombre. Agir sans dérision, car derrière les dérisions se cachent invariablement le mépris et la peur. Notre mépris inclinera l’interlocuteur à ne pas prendre nos propos en considération.
Surtout ne faisons pas allusion, quand nous reprochons à quelqu’un telle ou telle attitude, aux mobiles qui l’inspirent. Gardons-nous donc de la tendance à confondre les actes avec les intentions.
Évitons les formules « toujours » et « jamais ». User de l’exagération pour donner plus de poids à nos reproches ou plaintes, c’est nous priver des avantages psychologiques que procurent l’exactitude et la précision du conflit.
Repartons en remerciant la personne qui nous a écoutés avec tant de patience et de compréhension, c’est la seule façon de la persuader que nous l’avons bien convaincue à juger de l’exactitude de nos griefs et du bien-fondé de notre révolte et des desiderata formulés sans parti pris. Puis, il faut attendre avec confiance la réaction de l’interlocuteur.
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