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Un souffle de justice

Qu’il se pare d’un minimum de bon sens ou qu’il soit vide de toute substance, le bavardage politicien autour de l’impasse présidentielle, vous en avez probablement soupé.


Car on vous a servi, jusqu’à la nausée, en interminables logorrhées, toutes sortes d’explications, de théories, d’exégèses et d’arguments. On vous a solennellement promis de garder à l’antenne, jusqu’à ce qu’élection s’ensuive, la mascarade parlementaire du jeudi, avec ses pluies de bulletins blancs et l’évaporation conséquente du quorum. Et pour couronner le tout, voilà maintenant que les impostures les plus criantes tentent leur chance, à l’exportation cette fois. Incroyable d’impudence est en effet cette virée en France d’un chef politique traînant une belle collection de casseroles, sanctionné pour corruption par les États-Unis, et qui s’est néanmoins essayé à marketer un programme de réformes (?) de son cru.


Même dans les ambiances les plus délétères, peut toutefois survenir une salutaire, une providentielle arrivée d’air frais. Ce bol d’oxygène, on en saura gré non point aux professionnels de la politique mais à un juge, ce qui n’est, après tout, que justice. L’occasion en était la prestation de serment de jeunes magistrats appelés à rejoindre, la fleur au fusil, une institution judiciaire quasiment moribonde. Ces 34 nouveaux gardiens et gardiennes de la loi, on les imagine volontiers la tête pleine de rêves, d’idéaux, d’engagement à pourfendre toute iniquité, à secourir la veuve et l’orphelin. Mais parce que nous sommes au Liban et que le Liban est ce qu’il est ; parce que plutôt que de s’adonner à la chasse aux cerveaux, les chefs politiques de tout poil s’en vont traquer dans les allées du Palais de justice leur gibier de prédilection ; parce que l’on trouve là des électrons libres aussi férocement dissemblables que Tarek Bitar et Ghada Aoun ; parce qu’il faut bien, à la fin, redescendre sur terre, on peut craindre aussi que se perpétue la triste tradition des juges acquis corps et âme à tel ou tel chef de parti, de communauté ou de secte.


Toujours est-il que s’adressant à la promotion, le président du Conseil supérieur de la magistrature – et c’est tout à son honneur – ne s’est pas contenté de dénoncer cette dérive où l’on voit le pouvoir politique s’évertuer à faire main basse sur la justice. De la lucide et courageuse allocution du juge Souheil Abboud, on retiendra surtout l’imparable nécessité de cet enchaînement de préconditions, de ricochets de cause à effet, dont voici les principaux : pas de Liban nouveau sans justice souveraine; pas de justice indépendante si elle n’est pas expressément garantie par la loi ; pas de justice indépendante non plus sans permutations judiciaires laissées à l’entière discrétion du CSM, la dernière initiative en date s’étant trouvée bloquée par l’ex-président Michel Aoun ; pas de justice libre sans évidemment un clair souci d’inspection interne et d’auto-épuration ; last but not least, pas de réhabilitation de la justice sans la poursuite de l’enquête sur la méga-explosion de 2020 dans le port de Beyrouth.


C’est pour avoir résisté aux pressions du pouvoir et refusé de désigner un suppléant à l’indomptable investigateur Bitar que le juge Abboud est lui-même l’objet, à son tour, d’une vicieuse cabale. Mais il y va de bien plus que du confort et de la sécurité des juges, pour légitimes qu’ils soient. Ce n’est pas seulement par son monstrueux bilan que l’hécatombe du port représente le test suprême pour la réhabilitation du Liban et de son appareil judiciaire.


Là et jusqu’à nouvel ordre demeure tapi, sous jalouse garde, un concentré de tous les maux qui ont miné l’un et l’autre.

Issa GORAIEB

[email protected]


Qu’il se pare d’un minimum de bon sens ou qu’il soit vide de toute substance, le bavardage politicien autour de l’impasse présidentielle, vous en avez probablement soupé. Car on vous a servi, jusqu’à la nausée, en interminables logorrhées, toutes sortes d’explications, de théories, d’exégèses et d’arguments. On vous a solennellement promis de garder à l’antenne,...