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Lifestyle - Artisanat libanais

Hagop, alias Jackson Shoes, roi de la chaussure

Ils sont brodeurs, cordonniers, ferronniers, horlogers, luthiers, menuisiers, potiers, restaurateurs, tanneurs. Ils ont en commun « l’intelligence de la main » et perpétuent des gestes ancestraux, hérités de leurs aïeux ou fruits d’une vocation. Retrouvez les vendredis, dans notre série Artisanat libanais, les portraits de ces femmes et hommes que l’initiative The Ready Hand s’emploie à répertorier. Cette semaine, Hagop Kechichian, que l’on surnomme Jackson, cordonnier de père en fils et... chanteur.

Hagop, alias Jackson Shoes, roi de la chaussure

Hagop Kechichian alias Jackson (Shoes) Photo C.H.

Il ne fait pas partie des Jackson 5 et pourtant, c’est bien de ce groupe qu’il a tiré son pseudonyme. « J’ai toujours aimé leur musique, avoue-t-il. Quand j’étais jeune, je chantais en anglais. On m’appelait Jackson. Je n’ai pas pu en faire un métier, alors je chante pour moi depuis 50 ans et je danse sur des musiques grecques quand je suis heureux. »

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Même s’il aime plaisanter sur tout et surtout les choses de sa vie qui n’est plus si facile, Hagop Kechichian a connu le succès et la fin d’une période où il fabriquait « plus de 100 paires de chaussures et bottes pour hommes par jour. J’avais 20 employés que je payais bien ». Et puis il y a eu la crise économique et… les Chinois. « Comment voulez-vous que l’on soit compétitif quand ils inondent le monde avec leur marchandise bon marché ? »

Hagop prend la pose dans les années 70. Photo C.H.

C’est dans sa boutique-atelier de Bourj Hammoud que notre Jackson, qui ne mâche pas ses mots, nous reçoit ce matin, fier des visiteurs qui se pointent pour le saluer ou lui remettre leurs chaussures à réparer, faute de pouvoir en acheter d’autres. Fier aussi de cette grande affiche en noir et blanc collée à la porte, où il pose avec une dégaine qu’il n’a pas totalement perdue toutes ces années plus tard. Look seventies, presque 40 ans en moins, de longs favoris, la chemise à col déployé, les bottes impressionnantes en peau de serpent, des Ray-Ban sur le nez. Jackson, bien dans ses pompes, respirait l’air du temps.

Une série de mocassins à livrer pour le lendemain. Photo C.H.

Aujourd’hui, à 75 ans, une barbe blanche qui lui donne l’air d’un pêcheur à quai, un Stetson en cuir et des santiags aux pieds, « qu’est-ce que vous en pensez, je la garde ? » demande-t-il. Hagop le cow-boy (presque) assagi n’a rien perdu de son humour, malgré de nombreux problèmes de santé et des conditions de travail difficiles. Dans son capharnaüm, souvent sans électricité, où il se (re)trouve comme un poisson dans l’eau, des boîtes en carton accumulées sur les tables de travail ou au sol – certaines pleines et prêtes à être livrées –, des marteaux, des pinces à monter, des pots de colle, une série de mocassins à terminer « demain ».

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Ses chapeaux accrochés conversent avec une affiche de Charlie Chaplin. Des photos de famille, des photos de lui, joyeux, fumant son narguilé, complètent le tableau et ce paysage qu’il regarde tous les jours. « 40 ans que je fume… Mais je ne peux plus le faire... Il y a quelques semaines, je n’arrivais plus à respirer, le médecin me l’a interdit. Tchiga ! Deux jours à l’hôpital m’ont coûté 50 millions de LL. Alors je lui ai dit, pour le reste des soins, quand j’aurais de l’argent, tu feras ce que tu veux… »

Le capharnaüm de Jackson, un atelier où il se retrouve. Photo C.H.

Sans me vanter

Tous les matins, Jackson arrive tôt à son lieu de travail, devenu un lieu de vie qui lui ressemble, fait de tout et de petits riens. « Le travail, c’est ma passion, dit-il, des clous coincés entre les dents, en tapant du marteau. Je ne peux pas arrêter. Je ne le fais pas pour l’argent, mais pour passer le temps agréablement. » Réveillé à l’aube, il quitte son domicile à 4 heures pour retrouver ses amis et voisins de palier à Bourj Hammoud. « J’arrive et je prends le café avec le boucher du coin. On traîne avant que je me mette à l’œuvre… Je ferme la boutique vers 15 ou 16 heures, ça dépend de mon humeur et du courant. » Cette passion, et le savoir-faire en plus, c’est son père qui les lui a communiqués tout jeune. « Mon père était spécialisé en chaussures orthopédiques. Après l’école, il m’apprenait les rudiments du métier. » À l’âge de 12 ans, il quitte l’école pour travailler avec lui. « Je voulais continuer mais il avait besoin de moi. C’était un Professionnal Shoe Maker, vous savez ? Il a ouvert à son compte en 1959. Moi en 1969… » Durant les « belles années », Hagop devenu Jackson (Shoes) se fait une solide réputation dans le quartier. Des chaussures, des bottes pour les anonymes et les célébrités, mais aussi des accessoires pour les comédies musicales des Rahbani parmi lesquelles Saif 840 de Ghassan Saliba, Toni Hanna, Sabah, la troupe de dabké Fahed Abdallah, ou encore Papou Lahoud. « Tout ça, dit-il, c’est moi, en brandissant des photos jaunies par le temps. Sans me vanter. Un one-man-show ! »

« Mon travail, un one-man-show ! » Photo C

Aujourd’hui concentré sur de petites productions, des commandes spéciales ou des réparations pour hommes et femmes également, il fait passer le temps en se réfugiant dans ce lieu, loin du monde et de ses tracas. « Chaque pièce a normalement besoin de huit personnes pour la produire, entre le moment de composer le modèle, le couper, le coudre, l’assembler… Je fais tout ça seul. En 24 heures, vous avez une chaussure prête. Sans me vanter… » Père de trois enfants, il avoue pourtant leur avoir déconseillé de suivre ses traces. « Ce métier va mourir… » Et de conclure : « Pour moi, ça va… Allah débrouille. Je ne sais pas comment… »

Pour contacter Hagop Kechichian : +961 70 465 756

Retrouvez ces portraits sur la page Instagram @thereadyhand


Il ne fait pas partie des Jackson 5 et pourtant, c’est bien de ce groupe qu’il a tiré son pseudonyme. « J’ai toujours aimé leur musique, avoue-t-il. Quand j’étais jeune, je chantais en anglais. On m’appelait Jackson. Je n’ai pas pu en faire un métier, alors je chante pour moi depuis 50 ans et je danse sur des musiques grecques quand je suis heureux. » Dans la même...

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