Deux ans ou dix ans après, le deuil ne s’estompera jamais. Photo Nabil Ismaïl
Assise au bord de mon cœur, ce mardi 18 octobre 2022, soit trois ans déjà après la révolution, emportée par une rêverie exaltante, je songeais à ce 4 août 2020, ou plus précisément à cet instant du 4 août 2020 à 18h07. Comment, comment en une seule seconde, la vie de tant d’humains a-t-elle été renversée ? Comment en une seconde, la vie de 8 millions de personnes a été à jamais chamboulée ? Une seconde, une seule seconde a suffi pour tuer l’âme d’un peuple, pour éteindre à jamais cette dernière lueur d’espoir qui a abrité le cœur de chacun d’entre nous, pour détruire ce flambeau amorti que nous rallumons auparavant à chaque crépuscule dans l’espoir d’annuler cette agonie dans laquelle nous vivons, une seconde pour remplir notre corps de sanglots, pour démolir et secouer la flamme qui repose dans le cœur de chaque Libanais. Une seconde pour pulvériser une ville et son âme, et son peuple. En une seconde, les rues hurlaient autour de nous.
Les souvenirs de ce jour défilent devant moi comme un film éphémère, comme une vision fugitive. Les hurlements. Le sang éclatant sur les murs. L’effondrement des immeubles. Des magasins. Du centre-ville. Des restaurants. La poussière. Les décombres. Les blessures, les plaies et les blessés. L’obscurité. Les allures précipitées. Les hôpitaux détruits. Les cadavres. Des fantômes. Une nation démolie. Un peuple massacré. Les enfants innocents. Les sanglots inouïs. La senteur du sang et des cadavres. Des sons inarticulés. Un silence assourdissant. L’enfer. Bordel. Tout résonne en continu dans ma tête.
Comment, comment abandonner l’image de ceux qui ont été coincés, des jours et des jours, en dessous des débris et des cendres ? Comment ne pas rêver de ceux qui ne voulaient pas nous quitter, de ceux qui aimaient la vie, mais qui l’ont quittée malgré eux ?
De ceux qui avaient des projets, des plans pour le lendemain, mais qui ont été privés de la lumière de l’aube, de cette douce splendeur, de ce lendemain ? Comment ne pas être hanté par Sahar et les neuf pompiers qui ont sacrifié leur vie, qui croyaient être en proie à une petite hystérie mais qui ont fini par être bombardés ? Comment accepter que malgré ce sacrifice la ville de Beyrouth a été détruite complètement, et nos cœurs avec elle, comment oublier ce malheur ? Où étancher cette soif, la soif de justice ? Comment ne pas rappeler cette nuit du 4 août 2020 une nuit d’insomnie, une nuit où aucune âme libanaise n’a pu effleurer le sommeil ? Ces parents qui étaient en quête des cadavres, ou de ce qu’il restait des cadavres de leurs enfants, de leur propre sang ? Ces parents qui ne savaient pas si leurs enfants étaient décédés ou pas, s’ils étaient enterrés parmi les décombres ou pas, s’ils étaient en vie, sains ou pas ? Comment ces parents ont-ils survécu cette nuit d’incertitude du 4 août sans savoir si le cœur de leur enfant battait toujours ou pas ? Que dire de tous ces cardiogrammes qui à la fois, en harmonie, ont affiché une ligne monotone ? Une ligne horizontale, dénuée de battements, qui a annoncé la mort de Beyrouth, une ville dont le cœur a cessé de battre, et avec elle des centaines de morts, mais il y a aussi quelque chose qui a cessé de respirer à l’intérieur de chaque Libanais vivant, une impression d’être suffoqué et d’avoir constamment le souffle coupé.
Les vitres peuvent être balayées, les rues et les monuments rebâtis, les œuvres d’art recréées, les voitures remplacées, les objets reconstruits, mais comment effacer de notre mémoire le souvenir de cette explosion qui tourmente continuellement notre conscience ? Qui comblera ce vide au sein du cœur des parents qui ont perdu un fils ou une fille ? Des fils ou des filles qui ont perdu un parent ? Qui mettra fin à la répétition de ce moment macabre du 4 août 2020, à 18h07, dans la mémoire des petits enfants traumatisés ? Qui va ramener tous ces expatriés qui ont quitté le pays et sans qui on ne peut reconstruire notre nation ? Qui va nous acheter les graines nécessaires pour pouvoir replanter l’espoir dans nos cœurs ?
Pourquoi j’écris ? Pour atténuer la tristesse. Pour immortaliser une partie de vous-mêmes, une partie des victimes du 4 août, j’écris pour vous. Est-ce une consolation ou bien un remède ? En tout cas, j’écris pour tous les Libanais, pour chaque âme traumatisée, chaque cœur brisé, chaque âme en deuil, chaque âme en proie à une souffrance perpétuelle, j’écris car l’écriture est un outil de libération, oui, j’écris pour vous tous !
Pour celui ou celle qui était assis(e) au bord d’une fenêtre en contemplant les nuages comme dans un jour ordinaire et qui par conséquent a été blessé(e) par les morceaux de vitre éparpillés de toutes parts. Pour ceux qui étaient assis sur un canapé, en respirant la paix et l’ennui, et qui ont été écrasés par ces objets qui se sont envolés dans l’air. Pour ceux qui ont été retrouvés recroquevillés par peur de bouger, par peur de réaliser que non, cela n’était pas un rêve, mais bien une réalité funèbre, une dystopie concrète. Pour ceux qui ont marché pieds nus, à demi-morts, à travers les rues démolies et ont témoigné : les corps ensanglantés, la poussière suffocante et l’enfer. Pour les enfants qui hurlaient qu’ils ne veulent pas mourir. Pour ceux qui prenaient en photo le paysage du port, ignorant que 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium dans le hangar numéro 12 s’apprêtaient à exploser, pour envahir les écrans des vidéos en action. Pour les mères qui cherchaient si le nom de leur enfant existait sur la liste des victimes et pour ceux qui ne trouvaient pas le nom de leur proche sur la liste, mais qui malgré cela gardaient l’espoir, mais en vain. Pour ceux qui sont jusqu’aujourd’hui affectés par la double explosion, pour ceux qui sont handicapés jusqu’à ce jour.
Deux ans ou dix ans après, le deuil ne s’estompera jamais. Les cinq étapes du deuil, ça ne sert à rien. Car chaque Libanais balance entre la rage et le déni, entre la dépression et le doute, entre la déception et la colère. Mais ce qui est sûr comme toute vérité lugubre, comme le soleil qui jaillit de l’Ést et qui se couche à lOuest, c’est que, aucune, et j’insiste, aucune âme libanaise n’a encore accédé au territoire de « l’acceptation », car nous vivons tous dans le déni et nous ne pouvons accepter qu’un tel crime inhumain et barbare ait été commis au sein de notre capitale. Le sentiment de deuil est toujours omniprésent : le temps n’a pas de prise sur lui, il ne s’altérera jamais. Oui, même le temps sinistre et impassible ne pourra effacer la mémoire de nos victimes. Ce ne sont pas des noms parmi les noms des victimes de l’histoire, ils sont beaucoup plus que ça, ce sont des jeunes femmes et des hommes qui n’ont pas choisi la mort, mais qui ont été choisis par la mort, car ils incarnent une beauté implacable comme les fleurs, une beauté charmante que même la mort a trouvé éblouissante. Comme lorsqu’on rentre dans un jardin, nos yeux s’orientent systématiquement vers les roses les plus resplendissantes et non vers les ronces, nous cueillons les plus belles roses, et il en est de même avec la mort. La mort choisit les personnes les plus innocentes parmi ce jardin qui est l’emblème de la vie. Oui, la nature et la mort mettent fin souvent aux choses les plus belles, et font en sorte que les âmes les plus pures nous quittent le plus tôt.
L’effet mental, moral, psychologique et physique ainsi que le bilan de guerre effroyable de cette double explosion dépassent toute raison. Je suis toujours remplie de rage, deux ans et deux mois après, de haine et de mépris contre ces dirigeants qui ne connaissent pas de pitié. Contre ces monstres qui ont massacré 200 personnes, ont blessé plus de 7 000 victimes, ont détruit des milliers de maisons, et néanmoins préservent toujours le trône infâme de cette jungle. Nous n’oublierons jamais. Nous ne nous mettrons jamais à genoux. Nous résisterons, et si ce n’est pas pour nous et pour tout ce qui demeure, c’est pour ces victimes qui n’ont pas voulu mourir, ces victimes qui avaient un long chemin à parcourir, mais qui ont été privées de la vie et de ses délices.
Pour Sahar Fares, Joe Noun, Rami Kaaki, Élie Khouzami, Charbel Hitti, Nagib Hitti, Charbel Karam, Ralph Mallahi, Mathal Hawa, Joe Bou Saab et tous les autres qui ont été condamnés ce même jour, à cette même heure.
Vous n’êtes pas des cadavres désignés par une pierre de marbre au-delà d’une tombe, mais vous êtes des histoires, des légendes, des guerriers, des âmes que l’histoire n’oubliera jamais, des fils et des filles, des pompiers, des hommes d’affaires, des citoyens, des auteurs, des étudiants, des professeurs, des Libanais, des victimes, des travailleurs, des êtres humains, des parents, des étoiles parmi les étoiles et des noms qui resteront ancrés dans nos esprits jusqu’à notre mort.
Oui, en une seule seconde, quelque huit millions d’âmes réduites à néant. Et voilà que plus que deux ans ont défilé, les années passent, mais le temps coule tout doucement, surtout lorsqu’on est sur nos nerfs et que l’on attend que justice soit rendue, mais la rage et la soif de justice s’accroissent, l’espoir décline, et ce 4 août 2020 n’est surtout pas un souvenir « lointain ». C’est un souvenir qui nous hante chaque jour, qui nous jette au beau milieu d’une tempête d’émotions, car c’est une vie à part, une histoire à raconter, une poésie à chanter, une musique à écouter, un souvenir vivant comme le soleil somptueux d’un jour d’été.
Un instant, celui du 4 août 2020 à 18h07, gravé sur notre peau, coincé dans notre conscience, comme si le temps s’était figé à cet instant, et malgré le passage du temps, des saisons, des minutes, des secondes, malgré la reprise de la vie ordinaire, malgré tout, ce coin restera radieux plus que jamais, car tout ce qui reste de ce 4 août 2020, ce sont des souvenirs, des témoignages, des écrits, des photos, des œuvres d’art, des pensées, des mots, des mémoires, des choses impalpables que nous devons sans cesse ranimer, au nom de tous ceux qui nous ont quittés.
Je vous dis, vous les victimes du 4 août 2020 à 18h07, vous qui ne demandiez rien de la vie sinon de vivre pleinement et d’être humains, que vous êtes à jamais dans nos cœurs, au fond du cœur de chaque Libanais et de chaque personne qui se donne le nom d’humain.
Votre histoire restera intacte, par-dessus tous les temps
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18 h 31, le 26 octobre 2022