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Culture - Exposition

Alain Vassoyan fait feu de tout bois pour dénoncer ce que nous subissons...

Des forêts brulées et des êtres chaotiques et défragmentés... L’éternel enfant de l’art libanais réinvestit l’espace de la galerie Janine Rubeiz avec une nouvelle cuvée de ses figurines bizarroïdes ainsi qu’une installation intitulée « Inside My Broken Forest » au propos plus engagé.

Alain Vassoyan fait feu de tout bois pour dénoncer ce que nous subissons...

Un coin de l’installation « Inside My Broken Forest » d’Alain Vassoyan à la galerie Janine Rubeiz. Photo DR

Fin 2018, Alain Vassoyan entame une nouvelle série de sculptures en résine polychrome qu’il intitule The Body Stealers. Des personnages aux corps fragmentés, aux membres mutilés puis reconstitués de manière assez chaotique – une tête directement accolée aux hanches chez l’un ; une main remplaçant le visage chez un autre ; ou encore deux paires de jambes jointes en sens inverse formant la silhouette d’un troisième pour ne citer que quelques-unes de ses créations aux configurations surréalistes –, qui jettent au visage de ceux qui les regardent les interrogations de cet artiste sur les transformations continues inhérentes à l’humanité et à ses cycles de vie.

Des forêts brûlées, et des êtres chaotiques et défragmentés, ou la troublante esthétique du désastre d’Alain Vassoyan. Photo DR

Des transformations qui engendrent parfois des anomalies et effraient, sans doute, cet éternel enfant qui a déjà traversé la borne de la cinquantaine sans réellement changer d’apparence physique. Ni perdre non plus son regard plein de curiosité, de dérision, mais aussi d’appréhension posé sur le monde des adultes.

Un monde où la guerre fait irruption sans crier gare dans les jeux d’un petit garçon, où la révolte de toute une population se brise sur les écueils de la mafia au pouvoir, où des hectares d’espaces forestiers sont ravagés par des feux impossibles à maîtriser… Mais un monde qu’Alain Vassoyan tient généralement à distance au moyen de son art – en apparence – toujours ludique et coloré, développé dans diverses expositions, à l’instar de « Djoudou City » (2009), « Labyrinthe d’oiseaux » (2011) ou « Reconstruire Vénus » (2017).

Les personnages défragmentés-reconstitués de la série « The Body Stealers » d’Alain Vassoyan font leur procession à la galerie Janine Rubeiz. Photo DR

Des incendies qui ont allumé les feux de la révolte

Mais c’était compter sans les incendies des forêts qui ont précédé il y a trois ans le début de la révolte au Liban et ont provoqué un certain tournant dans sa démarche de création, le portant à tout interrompre pour enclencher cette fois un travail multidisciplinaire au propos clairement dénonciateur.

Écologiste, alors, Alain Vassoyan ? On ne s’en doutait pas tant cet homme-enfant semblait sur une autre planète, toujours emporté vers les contrées lointaines d’un imaginaire à la fantaisie sans limites et sans lien avec les contingences terrestres.

Révolté aussi ? Oui, comme tout le monde, mais pas au point de s’inscrire jusque-là dans la mouvance d’un art furieusement engagé.

D’où l’étonnement que peut provoquer de prime abord sa nouvelle installation présentée à la galerie Janine Rubeiz sous l’intitulé Inside My Broken Forest. Un ensemble de sculptures noires comme la suie, déclinant différentes formes de branches d’arbre, cernées de peintures (en pigments naturels sur panneaux de bois) représentant des forêts embrasées.

Un photomontage réalisé par Alain Vassoyan autour de ses sculptures. Photo DR

Un thème nouveau chez cet artiste connu pour son univers plus désinvolte et enjoué. Et qui s’est donc imposé à lui « de manière totalement fortuite » aux lendemains des incendies d’octobre 2019, lorsque, s’étant rendu dans le Chouf, il découvre l’étendue du désastre. « Ces forêts calcinées à cause de l’incurie, de la négligence, de la corruption de ceux qui nous gouvernent (NDLR : les hélicoptères acquis par l’État libanais pour lutter contre les incendies ne pouvant pas voler faute de maintenance) ont provoqué en moi une grande colère. J’ai ramassé de manière assez impulsive des branches d’arbre carbonisées que j’ai ramenées à mon atelier sans vraiment savoir ce que j’allais en faire », confie-t-il.

La colère éprouvée face à ce massacre environnemental s’attise rapidement avec le mouvement de protestation qui se déclenche le 17 octobre 2019, allumant littéralement chez cet artiste, comme chez une bonne partie des Libanais, « les feux de la révolte ».

Une esthétique du désastre

Alain Vassoyan lâche alors son travail sur les Body Stealers en cours pour s’atteler à la réalisation de sa Broken Forest. Une œuvre métaphorique de l’enfer vécu par les Libanais qu’il va composer à partir des branches calcinées qu’il avait rapportées du Chouf, mais aussi d’autres forêts brûlées dans le Akkar.

Il va alors les retravailler dans différentes matières (en résine, fibre de verre et bronze) et intégrer dans chacune d’elles l’une des silhouettes animalières qu’il a façonnées, de façon à composer une installation évoquant un bois incendié dans lequel ses habitants (chiens, hyènes ou encore cerfs), réfugiés sur les cimes des arbres pour tenter d’échapper aux flammes, auraient été pris au piège et se seraient retrouvés carbonisés. Allégorie évidente d’un peuple consumé, calcifié et qui tente désespérément de survivre sur une terre brûlée…

Derrière cette narration digne d’un conte noir et sa mise en espace (signée Karim Begdache) délivrant une atmosphère postapocalyptique, affleure une troublante esthétique du désastre. Une esthétique que l’on retrouve aussi bien dans les pièces formant l’installation que dans la série de photomontages réalisés par l’artiste autour de ces mêmes sculptures d’animaux sur des arbres calcinés. Mais aussi dans la série des Body Stealers que Vassoyan a également introduite dans cette exposition. Un alignement de figurines en résine colorées dont la complémentarité avec l’œuvre centrale, a priori non évidente, se révèle à celui qui, sous leur ludique fantaisie, décèle le drame qu’expriment ces corps démembrés, amputés, fragmentés et recomposés arbitrairement. Comme une allégorie là aussi des souffrances d’une population mutilée, déshumanisée et figée dans une situation d’invalidité mortifère...

« Inside My Broken Forest » d’Alain Vassoyan à la galerie Janine Rubeiz, Raouché, imm. Majdalani, jusqu’au 5 novembre.

Fin 2018, Alain Vassoyan entame une nouvelle série de sculptures en résine polychrome qu’il intitule The Body Stealers. Des personnages aux corps fragmentés, aux membres mutilés puis reconstitués de manière assez chaotique – une tête directement accolée aux hanches chez l’un ; une main remplaçant le visage chez un autre ; ou encore deux paires de jambes jointes en sens inverse...
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