Comprendre la souffrance, c’est l’une des « obsessions » de Delphine de Vigan. Photo Loïc Venance/AFP
Elle est lue, étudiée et traduite dans le monde entier : Delphine de Vigan, dont le best-seller inspiré de la vie de sa mère est adapté à la Comédie-Française, à Paris, revient sur l’une de ses « obsessions » littéraires : « Les failles que nous avons en nous. »
S’il y a un livre qu’elle a toujours refusé de voir adapter au cinéma ou sur les planches, c’est bien Rien ne s’oppose à la nuit : « Ça me semblait inconcevable de voir des comédiens interpréter ces personnages qui sont inspirés de mon histoire familiale », confie-t-elle dans un entretien.
Sorti en 2011, ce livre, qui a remporté trois prix littéraires dont le Renaudot des lycéens, a une place à part dans son œuvre : inspiré de l’histoire de sa mère, qui s’est suicidée, il évoque à la fois sa fragilité psychique mais aussi la question de l’inceste.
Plus de dix ans après sa sortie, il est adapté au théâtre dans une mise en scène de Fabien Gorgeart qui se joue à guichets fermés jusqu’au 6 novembre au Studio de la Comédie-Française à Paris.
L’adaptation du texte est cosignée Delphine de Vigan et Elsa Lepoivre, l’interprète de ce seul en scène.
Une adaptation fragmentaire – 50 pages sur les 500 du livre –, sobre, qui parvient à garder et transmettre le souffle et l’émotion du livre. « Le choix des extraits a été parfois difficile », reconnaît l’autrice de 56 ans mais « avec Elsa, on s’est rendu compte très vite qu’on était sur la même longueur d’onde ».
« Liens invisibles »
À l’instar du roman, la pièce dresse, sans pathos, le portrait d’une femme en lutte contre elle-même. « Ce qui a été important pour moi dans le geste d’écriture, c’était d’essayer de comprendre la souffrance de ma mère », explique-t-elle.
Comprendre la souffrance, qu’elle soit celle de sa famille ou celle des autres, c’est l’une des « obsessions » de Delphine de Vigan dont les livres sont traversés par la question de la fragilité et de la vulnérabilité.
« Cela fait partie de mes thèmes, de mes obsessions. Je m’attache, d’une manière générale, à débusquer et à trouver ce qui fait de nous des êtres humains. J’ai beaucoup travaillé sur toutes les failles que nous avons en nous et sur la manière dont nous essayons, ou pas d’ailleurs, de devenir adulte », confie-t-elle.
Jamais coupée du réel, sans pour autant se borner à l’autofiction, Delphine de Vigan explore les liens invisibles qui unissent les êtres les uns aux autres : l’adolescence et la pauvreté dans No et moi (2007) ou l’anorexie dans Jours sans faim (2001), son premier livre.
Une réflexion qu’elle a poussée dans ses plus récents ouvrages comme Les loyautés (2018) et Les gratitudes (2019).
S’il y a un livre qui a été un tournant dans la vie littéraire de l’autrice, c’est sans doute D’après une histoire vraie (2015) qui, en plus d’avoir notamment remporté le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens, a été adapté au cinéma par Roman Polanski.
L’intrigue, qui piège sciemment le lecteur, peut être vue comme une façon pour l’autrice de se libérer des attentes du public. Après Rien ne s’oppose à la nuit, « c’est peut-être le seul moment où j’ai ressenti aussi fortement cette attente du lecteur. Certains d’entre eux s’attendent à ce que vous réécriviez le même livre », dit-elle.
« Or, moi, j’aime bien m’amuser, sortir d’une zone de confort, si tant est qu’on en ait une, et me remettre un petit peu en danger dans le projet suivant. »
C’est sa consœur de plume Annie Ernaux, tout juste nobelisée, qui l’avait encouragée après le « tourbillon » de Rien ne s’oppose à la nuit : « Elle m’avait dit : “À un moment donné, vous arriverez à refaire le silence autour de vous”. »
Un silence qui la pousse à expérimenter encore et toujours. Son défi du moment ? L’écriture d’une pièce de théâtre. « Ça faisait longtemps que j’en avais envie. »
Alexandra DEL PERAL


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