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Nos Lecteurs ont la Parole

Croyez-vous en l’enfer ?

En 2020, à l’époque heureuse où nous nous plaignions que le dollar était à 8 000 LL, un malheureux chauffeur de taxi s’immolait par le feu, rue Hamra, car il n’avait plus les moyens de nourrir sa famille ou d’acheter des médicaments. S’il savait que plus tard, il allait toucher 50 000 LL la course, peut-être qu’il aurait pensé deux fois avant de commettre cette folie. Son sang encore peint les dalles du centre commercial sous les yeux pensifs de la fresque de la femme mystérieuse qui feuillette un livre d’Hannah Arendt. Savoureux mélange de la philosophie et de la mort ou, plus simplement, de la philosophie de la mort. À l’époque, ce suicide avait été relaté comme un symbole de l’ignominie gouvernementale avant que l’acte désespéré de cet homme ne tombe dans l’oubli et qu’il ne reste sur ce sol que le souvenir rougeâtre de son sang.

Deux ans plus tard, ironie du sort, à la même date (ou à un mois d’intervalle peu importe), même scénario. Le courageux être humain entre dans une succursale bancaire et crie au scandale car on ne veut pas lui remettre son argent, son père devant être hospitalisé dans l’urgence. Il avait promis qu’il ne ferait rien aux employés. On lui avait promis que son acte n’aurait aucune suite fâcheuse. Depuis, point mort ! L’homme a disparu dans la nature ou dans les geôles. Et la fresque de Hannah Arendt est au quart effacée, cet éternel regard sur le monde qui défile à deux rues d’elle empreint d’une plus profonde tristesse, terni par les pots d’échappement et le sang dont il ne reste plus rien. Tu es né poussière et tu redeviendras poussière. Trois mois n’ont pas passé. L’homme de la lumière s’est évaporé laissant choir toute la région dans une continuelle et consternante routine. Quelle fabuleuse fonction du cerveau que celle de l’oubli !

Croyez-vous en l’enfer ? Horreur, comment ose-je évoquer un sujet aussi tabou. Pourtant, Amanda Lear, muse de Dali, y a répondu calmement avec beaucoup de clairvoyance : « Non. On y est déjà ! Cela ne pourrait être pire, notre mort sera forcément mieux ! Or pour le moment, c’est l’enfer, une lutte continue pour survivre, être en bonne santé, travailler, avoir de l’argent. Toutes ces frustrations, ces déceptions, c’est l’enfer ! » (Interview parue dans Le Point du 22/07/2022)

Excellent résumé de notre quotidien ou du quotidien du monde ! Peu importe qu’il soit au Liban ou à Rio ou à Caracas ou à New-Delhi ou encore quelque part à Paris car même dans les grandes villes, il existe.

Bon, nous pourrions y ajouter le manque d’électricité, d’eau, la cherté du carburant, la corruption massive etc. Des détails certes, rien que des détails face à ce que le fait de vivre simplement est une richesse que peu de nous soupçonne. Certes, face aux choix que nous devons faire, aux risques que nous devons prendre et aux astreintes de la vie quotidienne, cet aspect de la vie est relégué au second plan car nous le considérons comme un acquis. Malheureusement, rien n’est moins acquis que ce bien incommensurable et d’une valeur inestimable puisqu’il peut nous être ôté à chaque instant bien que souvent certains y mettent fin volontairement comme le chauffeur de taxi ou encore des malades en phase terminale qui veulent mettre fin à leurs souffrances. Mais l’inconscience des uns et des autres va bien au-delà de cette vie à laquelle nous tenons tant. Alors que parfois il ne s’agit que d’une signature pour que le train se remette sur les rails, les disputes intestines recommencent et les rancunes se ravivent. Des médicaments ? Plus personne n’espère quoi que ce soit. Leur prix atteint parfois des sommets astronomiques tels que se soigner est recalé. Quant à l’argent, l’enfer est un doux paradis. Le disparu de la succursale bancaire en est le digne symbole.

Inutile de continuer à se plaindre ! Nous avons essayé de changer. Sans grande conséquence ! Le résultat est là ! Nous sommes toujours aussi fiers d’avoir ce que nous reniions avec force depuis trois ans. Tout le monde se présente à la présidentielle. Que ce soit par népotisme ou par charlatanisme ! Est-ce une vraie réussite ou une plaie à supporter ? Aujourd’hui, un réel effort populaire doit se faire. Au-delà de l’enfer.

Enfer et damnation ! Captivité ou soumission ! Sommes-nous les captifs d’un État qui nous lance des fariboles ou simplement continuons-nous notre soumission aveugle ? C’est drôle quand même toutes ces faces caricaturées, marque de l’horreur d’une bombe, au centre-ville. Parfois, juste un nom et une feuille blanche. Personne ne sait qui cette personne a été. Juste le nom ! Juste une âme perdue au fond de la mer ou des gravats ! Juste un rien qui a voulu représenter un tout. Un tout minable, démesurément minable.

Comme la fresque de l’homme de Tabaris qui observe l’herbe à la loupe. Il observe quoi ? Qui ? La réponse, on la connaît maintenant : la stupidité humaine, la haine et les dégâts occasionnés. Il observe toutes ces fourmis qui ont voulu construire leur habitation et une fois les frêles bases plantées, tout a été détruit en un coup de vent. 2019 correspondait à trois mois de démesure pour avoir comme conséquence une déchéance.

L’enfer, finalement, c’est quoi ? C’est vous, c’est nous, c’est eux. Nous formons un tout indissociable.

Et puis quoi encore ? Au final, la reine est morte. Vive le roi ! La vie continue. « Life goes on ».

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.


En 2020, à l’époque heureuse où nous nous plaignions que le dollar était à 8 000 LL, un malheureux chauffeur de taxi s’immolait par le feu, rue Hamra, car il n’avait plus les moyens de nourrir sa famille ou d’acheter des médicaments. S’il savait que plus tard, il allait toucher 50 000 LL la course, peut-être qu’il aurait pensé deux fois avant de commettre cette...

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