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Idées - Ressources naturelles

Face à la crise de l’eau au Liban, retrouver le sens du collectif


Face à la crise de l’eau au Liban, retrouver le sens du collectif

Photo d’illustration : des canalisations d’eau dans la Békaa-Ouest. Mortada Alamine/Synaps

De tous les problèmes auxquels est confronté le Liban, l’imminence d’une crise hydraulique est sans doute le plus menaçant... et le plus évitable. Contrairement au carburant, à l’électricité et aux dollars, l’eau est abondante à l’intérieur des frontières du pays et se renouvelle grâce aux pluies et aux chutes de neige. Pourtant, les Libanais sont de plus en plus souvent confrontés à des robinets à sec en été, à la hausse des prix des camions qui remplissent leurs réservoirs sur les toits et à des maladies d’origine hydrique. Tous ces problèmes risquent de s’intensifier avec la hausse des températures et la dégradation de l’économie. Ils ne découlent cependant pas d’une pénurie en soi, mais plutôt d’un État qui a longtemps abdiqué la responsabilité de gérer ce secteur. En son absence, l’eau du Liban – et les Libanais eux-mêmes – sont les otages de fournisseurs privés qui s’enrichissent en saccageant un bien public.

Dès leur plus jeune âge, les Libanais apprennent que la topographie montagneuse de leur pays leur fournit de l’eau en abondance. Du manteau neigeux du mont Sannine au fleuve Litani en passant par les nappes phréatiques qui alimentent depuis des siècles des puits artésiens, le Liban a la chance de disposer de quelque 4,5 milliards de mètres cubes d’eau renouvelables par an, soit plus du double des 1,8 milliard qu’il prélève chaque année, selon des estimations publiées par la FAO en 2018.

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Cette abondance est toutefois relativisée par une forte variation saisonnière, liée notamment à la pluviométrie : le Conseil économique et social libanais estime ainsi que les cinq premiers mois de l’année fournissent les trois quarts du débit annuel de surface du Liban, tandis que les cinq derniers en apportent moins de 10 %. Si certaines communautés rurales ont appris à gérer cet aléa – en creusant des bassins ou en aménageant des systèmes de captage sur les toits pour stocker l’eau de pluie –, à l’échelle nationale, ces pratiques efficaces sont l’exception plutôt que la norme : chaque année, plus de la moitié de l’eau de pluie du Liban est rejetée dans la mer, selon une étude menée en 2019 par l’Institut Issam Fares. Pire encore, le délabrement et les fuites des infrastructures entraînent de nouvelles pertes, et la pollution souille la topographie verdoyante du Liban. En l’absence d’un système efficace de gestion de l’eau, certains Libanais se tournent vers une forme de bricolage destructeur : ils se servent dans ce qui coule sous leurs pieds, quel qu’en soit le coût collectif.

Manque de contrôle généralisé

Les autorités ne font qu’encourager ces tendances : alors qu’en 2014, une évaluation officielle a dénombré environ 80 000 puits à travers le pays – près de huit par km2 de territoire libanais –, dont les trois quarts étaient illégaux, le nouveau code de l’eau du Liban en 2018 a dispensé les habitants de permis de forage sur leur propriété à condition de ne pas dépasser de 150 mètres de profondeur et 100 m3 d’eau puisés par jour. Faute de contrôle significatif, beaucoup franchissent ces limites.

Le réseau d’eau public fonctionne de manière remarquablement similaire. Les abonnés de Beyrouth, par exemple, paient un forfait annuel de 340 000 livres libanaises, qui leur donne en principe droit à un mètre cube d’eau par jour. Dans la pratique, cependant, il y a peu de compteurs, de sorte qu’ils peuvent facilement prendre autant d’eau que possible.

Même les entreprises peuvent tirer profit de ce manque de surveillance généralisé, certaines jugeant le coût de l’eau du réseau public si négligeable qu’elles ne l’incluent pas dans leur comptabilité. De même, les établissements touristiques peuvent prélever bien plus que leur juste part d’eau publique pour remplir les piscines, même si cela laisse leurs voisins à sec.

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Parallèlement à cette consommation effrénée, la majorité des Libanais sont confrontés à un manque d’accès à l’eau. Le réseau public est depuis longtemps peu fiable, notamment en raison des pénuries chroniques d’électricité ; beaucoup n’ont pas accès à des puits privés, et ceux qui y ont accès sont limités par le coût du carburant et le recul de la nappe phréatique. Cette situation difficile a donné naissance à une industrie florissante de fournisseurs privés, dont l’objectif est de tirer profit de la pénurie d’eau à un coût considérable pour le public.

Tirer profit de l’effondrement

Les services d’eau privatisés reposent sur la même logique d’extraction que celle décrite ci-dessus, mais à plus grande échelle. Les sociétés et les entrepreneurs individuels remplissent des camions-citernes d’eau pompée dans des puits, qui peuvent ou non être autorisés pour un usage domestique. La société libanaise est sous l’emprise de ces camionneurs. En 2021, une étude de Triangle a révélé que les ménages dépensaient 21 % de leur budget en eau pour ce qui est censé être un approvisionnement de complément. Là encore, cette dépendance s’accroît en été, lorsque l’approvisionnement public peut n’être assuré qu’un jour ou deux par semaine, voire pas du tout.

Bien que ce secteur ne fasse l’objet d’aucune surveillance officielle, il est tout sauf un marché libre. Il fonctionne plutôt comme la tristement célèbre « mafia des générateurs » : les camionneurs individuels maintiennent des monopoles virtuels dans leurs zones d’activité en se coordonnant avec leurs pairs pour ne pas empiéter sur leurs territoires respectifs et maintenir le marché captif. Cette absence de concurrence permet aux fournisseurs privés de thésauriser et de pratiquer des prix abusifs à volonté. En 2016, une équipe de chercheurs de l’AUB a estimé que, pendant les mois secs, un ménage moyen de la capitale libanaise pouvait dépenser 16 % de ses revenus en eau transportée par camion, tandis que les camionneurs peuvent réaliser des bénéfices allant jusqu’à 700 %. Si ces chiffres ont évolué au cours des six dernières années, le principe reste le même : des profiteurs pompent l’eau à un coût minimal puis voient de combien ils peuvent surfacturer les clients ; et, en l’absence de tests et de contrôles, ils peuvent choisir eux-mêmes les mesures sanitaires à appliquer éventuellement.

Un sous-marché tout aussi opaque contrôle l’eau potable du pays. Dans tout le pays, les magasins du coin vendent de l’eau ostensiblement potable au gallon ; il ne s’agit souvent que d’eau du robinet qui a été filtrée selon un processus non divulgué et non contrôlé. Il existe également 42 marques sous licence qui se disputent les consommateurs en vantant le caractère sain de leur produit (absence de nitrates, contrôle qualité poussé, etc.), mais ne font l’objet que de peu de contrôles permettant de corroborer ce marketing. Par ailleurs, les marques sous licence payent un prix au mètre cube nettement inférieur à celui – déjà très bas – proposé aux ménages, avec un contrôle laxiste de la consommation réelle, selon une source au sein du ministère de l’Énergie et de l’Eau. Ce segment s’avère très lucratif : en 2019, une étude de Blominvest a révélé que ces entreprises vendaient environ 800 millions de litres par an pour un total de 300 millions de dollars.

Aujourd’hui, la combinaison des hausses de prix et de l’effondrement des revenus fait que de plus en plus de Libanais ont du mal à s’offrir de l’eau privatisée. Et les fournisseurs doivent faire face à une augmentation de leurs propres coûts – notamment le carburant pour le pompage et le transport – qu’ils répercutent inévitablement sur leur clientèle captive. Le risque sanitaire devrait aussi prendre de l’ampleur avec l’accentuation de la crise : les camionneurs pourraient par exemple commencer à exploiter des puits peu profonds et contaminés pour économiser du carburant tandis que les sociétés d’eau en bouteille pourraient être tentées de ne pas remplacer les filtres, facturés en devises.

État asséché

La solution pour sortir de cette impasse est aussi évidente qu’insaisissable au Liban : un État capable de réformer et réglementer la gestion de cette précieuse ressource. Or les autorités semblent moins engagées que jamais dans ce secteur, au moment même où il en a le plus besoin. La gestion des ressources hydrauliques était pourtant une pièce maîtresse peu connue de la construction de l’État libanais qui avait mis en œuvre des projets ambitieux au lendemain de l’indépendance – comme le barrage de Qaraoun qui alimentait trois centrales hydroélectriques à son apogée –, supervisés par le ministère des Ressources hydrauliques et électriques, tandis que 22 offices des eaux sont chargés de la distribution dans tout le pays.

La guerre civile au Liban a fait dérailler ce processus de consolidation administrative : comme la plupart des autres prestations de services, la gestion de l’eau a subi une « décentralisation » anarchique – les tâches quotidiennes ayant été transférées à des centaines de comités locaux qui rendaient à peine compte au ministère. Pendant ce temps, les investissements étaient suspendus, les stations de pompage endommagées et les réseaux existants rompus. Cela a incité un plus grand nombre de particuliers à forer des puits, semant ainsi les graines du chaos actuel.

Après la guerre, la classe dirigeante s’est concentrée sur les aspects les plus lucratifs de ce secteur, en négligeant tout le reste. Entre 1992 et 2006, pas moins de 2 milliards de dollars ont été consacrés à des projets d’eau à travers le pays, selon une étude publiée par l’Institut Issam Fares. En 2018, le gouvernement a demandé 6 milliards de dollars de prêts pour ériger de nouveaux barrages. De tels projets s’inscrivent parfaitement dans l’économie de rente à la libanaise : là encore, il s’agit d’attirer des devises que les clans au pouvoir se répartiront pour financer leurs réseaux clientélistes.

Pendant ce temps, la confusion et la mauvaise gestion règnent sur une administration publique paralysée par les conflits de compétences entre les différents acteurs et semblant se désintéresser des principes fondamentaux de la gestion de l’eau. Une lacune particulièrement révélatrice concerne l’incapacité des autorités à collecter les factures – avec des taux de recouvrement variant de 79 % à Beyrouth à seulement 32 % dans la Békaa, selon la stratégie nationale 2020 du gouvernement pour le secteur de l’eau. Et alors que ces factures restent libellées en livres – tandis que l’essentiel des coûts sont facturés en dollars –, le ministère de l’Énergie et de l’Eau ne dispose d’aucun moyen propre pour combler le fossé (son budget pesant pour 0,38 % de celui de l’État en 2020, selon l’Institut des finances).

Résultat : alors que les besoins augmentent et que les caisses de l’État se vident, le système dépend plus que jamais de l’aide financière. Pour l’instant, les donateurs n’ont guère d’autre choix que d’investir dans des solutions rapides pour ralentir l’effondrement du secteur public : l’an dernier, l’Unicef a tiré la sonnette d’alarme et a injecté 40 millions de dollars pour prendre en charge les coûts du carburant, des pièces de rechange et de l’entretien des infrastructures publiques. Cependant, avec le temps, les donateurs seront moins indulgents, dans un contexte de hausse des températures et de baisse des précipitations à l’échelle mondiale. Et, comme l’eau s’écoule, le capital humain aussi : les vétérans chevronnés de ce secteur vieillissent et leurs collègues plus jeunes devraient continuer d’émigrer.

C’est donc le moment pour toutes les parties prenantes d’explorer une nouvelle approche. Les autorités devraient commencer par réglementer les prix pratiqués par les profiteurs, imposer et s’assurer du respect des normes d’hygiène minimales, et contrôler les forages les plus importants. Aucune de ces mesures n’est hors de portée, même des frêles institutions libanaises, du moins tant qu’elles bénéficient d’un soutien solide de la part des bailleurs étrangers, qui devraient par conséquent conditionner la poursuite de leur soutien à des progrès tangibles sur ces points. La société, elle aussi, a un rôle à jouer : à défaut de pouvoir résoudre certains problèmes structurels, les Libanais peuvent commencer à prendre conscience de la nature collective de cette ressource et de ses enjeux et contribuer à trouver des solutions en conséquence – de la baisse du gaspillage au niveau individuel à la collectivisation des puits en passant par une concertation avec les autorités dans la prise de décision. Ces changements ne suffiront pas à réparer le système défaillant du Liban, mais ils peuvent aider ses habitants à survivre. Et en protégeant, même de façon modeste, leurs richesses naturelles, les Libanais consolident une autre ressource essentielle : les liens sociaux qui les ont longtemps aidés à s’en sortir.

Ce texte est une traduction synthétique d’un long article publié en anglais sur le site de Synaps.

Par Mortada ALAMINE

Chercheur au réseau Synaps.


De tous les problèmes auxquels est confronté le Liban, l’imminence d’une crise hydraulique est sans doute le plus menaçant... et le plus évitable. Contrairement au carburant, à l’électricité et aux dollars, l’eau est abondante à l’intérieur des frontières du pays et se renouvelle grâce aux pluies et aux chutes de neige. Pourtant, les Libanais sont de plus en plus souvent...

commentaires (5)

Excellent article, très éclairant! Et surtout, l’article met en évidence urgente, le devoir d’agir… Hélas avec la bande d’ignorants qui gouverne ce pays, rien à espérer… sinon que de les voir tous rejetés à la mer, à l’instar de notre richesse collective.

Christian Samman

16 h 56, le 18 septembre 2022

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Commentaires (5)

  • Excellent article, très éclairant! Et surtout, l’article met en évidence urgente, le devoir d’agir… Hélas avec la bande d’ignorants qui gouverne ce pays, rien à espérer… sinon que de les voir tous rejetés à la mer, à l’instar de notre richesse collective.

    Christian Samman

    16 h 56, le 18 septembre 2022

  • Pour information l abonnement d 1m3 à Beyrouth est passé à 975.000lbp et non plus 345.000lbp....

    MAKARZIL Alfred

    19 h 22, le 17 septembre 2022

  • Peut etre faudrait se tourner vers le 3adou al israili qui depuis des annees et le numero 1 inconteste dans la gestion de l'eau. On pourrait apprendre quelque chose...

    IMB a SPO

    18 h 59, le 17 septembre 2022

  • Du point de vue géographique, il faut faire une difference je pense entre le littoral qui reçoit beaucoup de pluie et l'autre coté de la montagne, qui est plus sec. Par exemple le paysage à Hermel me faisait penser à Cordoba en Espagne, des arbres qui tiennent avec peu d'eau et un paysage jaune et sec, meme desertique à la hauteur de la pyramide de Hermel. Un grand contraste quand on passe la montagne car l'autre coté de la montagne est tout à fait verte.

    Stes David

    13 h 14, le 17 septembre 2022

  • C'est hélas un des nombreux scandales insupportables , qui illustre la paralysie du système communautariste . Un témoignage: alors que j' ai quitté en 1975 comme beaucoup, pour faire des études en France , notre famille possède un immeuble familial de 4 étages dans le Metn, dans la montagne ..un appartement pour chaque enfant. Si quand j étais jeune ,l eau arrivait en un mince filet au 3 ème étage , ma mère remplissait alors des bouteilles pour avoir de l' eau a boire , l'eau n'arrive aujourd'hui même plus au rez de chaussé, alors que les voisins en dessous reçoivent plus d'eau que nous. Nous sommes ainsi obligés d acheter des "citernes" d eau de provenance inconnue afin de remplir le "bir". Tout en payant pour rien notre abonnement pendant des dizaines d année. Un jour que nous tentions de faire appel à la compagnie des eaux , et que l employé qui contrôle le débit était passé chez nous pour sous rémunération (occulte), ouvrir le "3yar" pour permettre , quand l eau... vient d en avoir un peu, il posa la question a mon frère: toi , qui est ton zaïm..? Mon frère lui répond , je n'ai pas de zaïm... Alors l'employé le regarde d un air condescendant sans rien dire , signifiant ainsi que nous n'aurions jamais d'eau.... J ai demandé à mes frères de ne plus payer l'abonnement à cette compagnie . Il y a semble t il une crainte que des dettes s accumulent alors , obligeant de rembourser en cas de modification de situation administrative du bâtiment... J ai du mal à revenir ,helas

    Moussalli Philippe

    09 h 43, le 17 septembre 2022

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