Critiques littéraires Poésie

Poème-installation en cours

Archéologue du passé et du présent, Denise Desautels écrit une sédimentation éphémère. Par sa fragmentation et son mouvement, qui font musique et temporalité, sa poésie, œuvre d’art en cours, renoue paradoxalement avec la continuité.

Poème-installation en cours

© Marc-André Foisy


L’Angle noir de la joie suivi de D’où surgit parfois un bras d’horizon de Denise Desautels, nrf Poésie/ Gallimard n°568, 2022, 304 p.

Avec la consécration de son écriture dans la prestigieuse collection « Poésie/Gallimard », Denise Desautels est la deuxième voix québécoise après Gaston Miron, et la première femme poète du Québec, à y être publiée. Saluée dans son pays comme une plume majeure de la poésie nord-américaine et une passeuse entre générations – très présente pour les poètes émergeants –, Denise Desautels est née à Montréal en 1945 où elle vit. L’Angle noir de la joie, suivi de D’où surgit parfois un bras d’horizon – le premier a été choisi par Gallimard, le second par Desautels – est introduit par la poète et romancière Louise Dupré, grande amie de Desautels.

Cette préface remarquable offre des chemins précieux pour aller à la rencontre de son univers : « ni parfaitement noir ni parfaitement blanc, mais (...) en demi teintes. La poète ne cherche pas à résoudre les oppositions, (...) les laisse s’affronter en montrant qu’il n’y a aucune résolution possible, (...) malgré des îlots d’apaisement, (...) de joie inquiète » analyse Dupré. Elle souligne « le lyrisme contemporain », « la grande cohérence » de l’écriture de Desautels et sa « belle continuité (...) dessinant une spirale dans laquelle chaque spire éclaire la précédente (...) ».

Denise Desautels qui se décrit comme « archéologue de l’intime » est l’une des cheffes de file de l’écriture de l’intime au Québec, courant littéraire apparu dans les années 1980. Autrice d’une œuvre riche – une vingtaine de recueils de poésie, des livres d’artistes, un récit, un abécédaire et de nombreux textes dramatiques radiophoniques –, sa poésie s’apparente au récit, à l’essai, à l’épistolaire et au carnet de bord.

« d’où je viens/ vaste février à la fenêtre/ et morts récentes à perte de vue/ au jour le jour, ça se précipite/ rien ne vit plus en paix/ ni les paupières ni la mélancolie/ malgré certains paysages inimaginables/ fracture et silence sur tant de gestes à l’imparfait/ (...) ne pas assombrir autour de moi/ c’est dans Journal de deuil/ m’y tenir, aiguë/ contre le jaune des narcisses/ ma joue au ralenti, un instant plus libre/ ma joie – est-ce bien elle – pleure longuement/ j’entre chez vous comme chez moi/ le cœur plus haut que d’habitude/ ma bouche d’automne/ flotte friable, l’après-midi/ parmi tant de a (...) »

Desautels explore dans une démarche archéologique donc les repères de l’identité et du devenir sous le signe du passé, de la finitude et de la sororité avec toutes celles nommées « petites sœurs aimées ». Les rapports à la mort, au féminin et à la filiation y prévalent dans des allers-retours répétés entre soi, altérité et collectivité. « Le point de départ de mon écriture, c’est ma tête meurtrie. (...) Le monde est une grande tête meurtrie. Cette blessure en moi, je ne peux pas la nier, mais c’est cette blessure qui me permet de mieux comprendre les autres blessures », confie Desautels à D. Tardif (La Presse, 26 avril 2022).

« On ne peut rien contre le choc, l’à pas de loup/ du choc de la rature./ À l’insu de soi un x criant sur le visage. »

Desautels a travaillé avec metteurs en scène, chorégraphes, danseurs, musiciens, vidéastes et cinéastes. Sa poésie est ponctuée de références à des artistes et à des œuvres plastiques. La poète situe dans l’art de la naissance d’une possibilité. Déclencher, catalyser, ouvrir une brèche, aider à oser : la référence à des artistes ou à des œuvres aimées, révèle une autre dimension dans le poème, mettant au jour son hors-champs ou frayant l’accès à des correspondances inédites.

« Tout est là. Déjà./ Notre présent à l’œuvre dans l’ombre./ Épidémie./ Les mortes vivantes de maintenant./ Nos larmes et nos cris de maintenant./ La pensée de maintenant./ Le geste même/ bras droit/ arc de cercle hors paysage d’eau./ ‘Swimming, Smoking, Crying’ hagarde et résistante/ la petite nageuse fumeuse/ – bouche et yeux béants – lutte./ Avale tout. Encore. Lutte./ À l’horizontale./ Une haute vague coupe l’iris en deux. (...) »

La poésie de Denise Desautels, jusque dans le titre de ses ouvrages, arpente le lien inextricable entre les contraires, aux lignes de coïncidence entre espoir et noirceur, sensorialité et analyse, pensée et émotion. Ses vers se saisissent des mots dans une rythmicité aux frontières de la continuité-discontinuité. Sa syntaxe cadencée est musique en résonance avec la déflagration identitaire et narrative. Cette rythmicité presque transparente et parfois entêtante, traite avec la temporalité.

Chose extraordinaire dans la poésie de Desautels, le poème semble s’écrire, se déployer devant nous, autour de nous et en nous, pendant qu’il est lu. C’est une installation en cours se manifestant de manière kinesthésique. Comme si le poème n’existe que par ce mouvement que lui insuffle la lecture. Le mouvement porte le sens dans la langue de Desautels. Les mots y sont chacun un objet – avant l’émergence du langage ou à l’aune de son inutilité ou de son extinction ? –, un matériau doté du pouvoir de construction et de déplacement dans le temps et l’espace.

« (...) le ciel – enfin cette menace au-dessus/ se fend et par morceaux/ voyez, c’est encore frais, de famille/ ça ne hurle pas, ça gicle/ l’impatience de la couleur sur la douleur/ le rouge d’abord par petits trous/ deux dites-vous au côté droit/ sur du vert exagérément vert/ dépourvu de pardon/ tant de rouge sur tant de vert/ et ce noir, comme on l’aime, exemplaire/ celui des cauchemars, celui des os (...)/ que l’unique phrase de la caresse me revienne/ or, on n’en finit jamais avec cette idée gourmande/ de l’autre et de la vie/ (...) j’attends qu’un mot ou deux interrompent ce chaos (...) »

Desautels navigue librement au large des flux temporels, dans une attention à la douleur du monde. La musique de sa poésie prend la forme de l’instant, reconstruit dans un corps-à-corps avec le passage des secondes. Elle devient garante de continuité. La poète érige en 3D une poésie qui est œuvre d’art en continuel devenir. Cette poésie de la sédimentation du mouvement de la recherche-même, permet simultanément l’éclatement et l’unification des fragments.



L’Angle noir de la joie suivi de D’où surgit parfois un bras d’horizon de Denise Desautels, nrf Poésie/ Gallimard n°568, 2022, 304 p.Avec la consécration de son écriture dans la prestigieuse collection « Poésie/Gallimard », Denise Desautels est la deuxième voix québécoise après Gaston Miron, et la première femme poète du Québec, à y être publiée. Saluée dans son pays...

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