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Lifestyle - Photo-roman

Les maisons de l’été où le « 4 août » n’est (presque) pas passé

Les maisons de l’été où le « 4 août » n’est (presque) pas passé

Photo G.K.

À Beyrouth, le 4 août était partout en ce 4 août 2022. Ne serait-ce que dans le temps qu’il faisait. Les lourds nuages qui ont chargé le ciel de la couleur qu’ont le port et ses silos. Couleur de la fin des promesses. Couleur du déclin de l’espoir. Couleur de l’inévitable et indélébile souvenir. Couleur de rien, couleur du rien. Tout avait cette couleur-là. Le 4 août était dans l’air qui manquait d’air. Dans le port et précisément dans ses silos. Leur chute dont on aurait pu croire qu’elle a été chronométrée. Cette chute qui ressemblait à une capitulation, un renoncement, et qui était un peu celle des corps qui ont lâché de concert le 4 août 2020 à 18h08. Le 4 août était dans les yeux de tous ceux que j’ai croisés ce jour-là, leurs regards à la fois lourds et invisibles, absents mais intenses.

Il était dans l’intonation de ceux que j’ai eus au téléphone, au Liban et ailleurs, leurs voix éraflées de silences, leurs gorges nouées comme si c’était hier. Le 4 août était dans les cauchemars qui nous ont fait sursauter en pleine nuit avec l’impression d’étouffer, dans cette boule au creux du ventre avec laquelle on s’est tous réveillés sans comprendre, dans les choses qu’on croyait enfouies mais qui sont revenues nous hanter sans prévenir. Le 4 août était partout en ce 4 août 2022. Comme tout le monde, c’est ce que N. avait ressenti en se levant.

La maison s’est envolée

Deux ans plus tôt jour pour jour, à 18h06 précises, N. franchissait l’entrée du parking de son immeuble, sur l’avenue Charles Malek, à Achrafieh. À 18h07, au troisième sous-sol, elle tentait un créneau arrière en évitant de cogner son pare-choc contre les deux voitures garées de part et d’autre de sa place de parking.

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À 18h08, recouvrant le biiiiip des capteurs, un bruit sourd, comme une bombe atomique lancée dans la mer, se souvient-elle, secoue le parking en entier. Puis tout devient noir. Les ascenseurs ne répondant pas à la pression des boutons, N. emploie la cage d’escaliers où commencent à ricocher les échos d’hurlements. Lorsqu’elle arrive époumonée dans le hall d’entrée, au rez-de-chaussée, elle ne comprend strictement rien de ce qui se passe devant elle. Elle ne comprend pas la poussière qui lui pique les yeux, puis les cris – comme elle n’en avait jamais entendu de sa vie entière – puis les portes tordues, puis le plafond au sol, puis le sol arraché du sol, puis les tapis de verre, puis le sang. La quantité de sang. Puis le choc, le vrai, c’est-à-dire les gens de son quartier, ses voisins d’immeuble, le gardien de l’immeuble, ces visages rassurants et ordinaires jusqu’à 18h06 et tout d’un coup devenus des créatures ensanglantées, des zombies à terre ou tournant sur eux-mêmes avec une bouillie de mots en guise de langage. Elle ne comprend pas comment la ville, le monde, la vie dont elle s’était pourtant retirée depuis si peu, à 18h06 précises, avaient pu, quatre minutes plus tard, se transformer en ce mauvais Mad Max. En ce champ de ruine où elle avait tout d’un coup eu l’impression que des siècles de barbarie s’étaient écoulées en quatre minutes.

Le pire, c’est ce que N. découvrait en arrivant dans son appartement. Ici, personne n’avait été tué, blessé, transformé en créature ensanglantée, ses parents étaient à la maison de montagne, heureusement, hamdellah, mais il ne restait plus rien de l’appartement, plus rien du paysage de ses souvenirs intimes. Foutu. Tar el-beit, la maison s’est envolée : elle avait eu du mal à croire ces mots qu’elle disait à sa mère, hystérique à l’autre bout du fil. Le monstre invisible s’était immiscé partout.

De la porte d’entrée jusque dans son tiroir de sous-vêtements, il n’avait rien épargné, rien laissé. Une vie en l’air, une vie à la poubelle. Le 4 août 2022, N. s’est réveillée avec la boule au ventre en se disant qu’elle ne pouvait pas rester là, pas aujourd’hui. Le 4 août était partout, elle devait absolument « prendre la fuite », quitter cet appartement et cette ville où, depuis deux ans, à chaque fois qu’une porte claque, elle se recroqueville sur elle-même, et elle est persuadée que ça revient. Elle a donc pris la voiture et évité la descente Accaoui puis a évité la rue d’Arménie et l’avenue Charles Hélou. Elle a évité le moindre déclencheur.

La maison épargnée

Pourtant, tout au long du trajet, elle avait pu sentir les larmes le long de ses joues. C’était plus fort qu’elle. Le 4 août était partout. En elle. Une quarantaine de minutes plus tard, elle avait garé la voiture à l’ombre du vieux noyer – toujours là, toujours debout et altier – où l’attendait Abdo, l’homme qui garde la maison toute l’année. N. avait longtemps regardé ses traits, les mouvements de son corps, son regard. Abdo n’a connu le 4 août qu’à travers son écran, qu’à travers les témoignages du peu de Beyrouthins qui passent par ce village presque inconnu. Il avait été épargné, c’est ce que ses yeux disaient. Ici, tout avait été épargné, tout était vierge de ce crime. Le lit de lavandes que brossait le vent, l’enchevêtrement de roses jouri, le ciel qui n’avait pas la couleur des silos. N. avait retrouvé une partie de sa vie d’avant, celle qui avait échappé aux crocs du monstre. Le mur de sa chambre, constellé de posters, devant laquelle elle avait passé des heures à rêver et procrastiner. La balancelle où elle avait l’habitude de se coller contre sa mère, après l’heure du bain, sous la vigne tremblotante. Les oiseaux, posés à la fenêtre de la cuisine, qui la regardaient en penchant la tête, comme si elle revenait de la mort. Le mur de la cuisine sur lequel elle avait tracé sa taille en centimètres d’été en été. La vitrine héritée de génération en génération et où s’empilaient les bibelots reçus au mariage de ses parents, à sa naissance, à la naissance de son frère et à leurs baptêmes.

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Le grand miroir de sa chambre face auquel elle essayait tenue après tenue en prétendant se préparer pour un bal. Le vieux piano sur lequel elle avait fièrement joué Mariage d’amour l’été de ses six ans devant ses grands-parents. Son lit, son couvre-lit avec ses motifs de nuages, le peluche dont elle ne s’est jamais vraiment séparée, ni le vieux téléphone rose, l’oreiller où elle avait pleuré et tchaté jusqu’au bout de la nuit.

Le vélo rouge duquel elle était tombée l’été de ses cinq ans et l’hôpital juste à côté, son portail rouillé. Les ruelles où elle avait appris à conduire l’été de ses dix-sept ans. Le corps des voisins qui prenaient un café au soleil, comme ils avaient l’habitude de le faire dans ses souvenirs. Là, en voyant tout ça, tout ce monde d’avant qui avait échappé au monstre du port, cette maison d’été où le pire n’était pas passé, elle avait retrouvé cette partie de ses souvenirs, la seule que le monstre du 4 août n’avait pas réussi à lui prendre...

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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