C’est en toute connaissance de cause que le Liban officiel, en particulier le chef de l’État, le président du Conseil et le gouvernement démissionnaires, ont décidé de remettre sur la table le dossier des déplacés syriens. Ce qui a pu être considéré par certaines parties politiques comme une manœuvre, visant à détourner l’attention des Libanais des problèmes graves auxquels ils doivent faire face, est en réalité un projet mûrement réfléchi qui attendait le moment opportun pour être lancé. De l’avis des responsables, ce moment est arrivé, car l’ouverture de ce dossier exige un dialogue avec le régime syrien, ce qui était inacceptable il y a quelques années et qui, à leur yeux, n’est plus aussi choquant aujourd’hui.
Tout a commencé avec la sixième conférence sur les réfugiés syriens qui s’est tenue le 9 mai à Bruxelles. La délégation libanaise avait alors clairement entendu des conseils de la part des représentants des pays donateurs d’intégrer les réfugiés syriens dans le tissu social libanais. D’abord sous le choc, la délégation libanaise a rapidement compris que la communauté internationale, et en particulier les pays donateurs, n’ont pas l’intention de donner le feu vert au retour des déplacés syriens chez eux, pour de multiples raisons. D’abord parce que cette même communauté, qui a perdu son pari sur le renversement du régime syrien, ne souhaite pas consacrer cet échec en donnant une carte au président Bachar el-Assad. Ensuite, selon une hypothèse qui n’est pas confirmée mais qui circule dans certains milieux politiques, parce que ce grand nombre de déplacés syriens au Liban, en majorité sunnites, constitue un élément qui pourrait faire l’équilibre avec le Hezbollah et le nombre grandissant de chiites, tant que les contours de la prochaine étape au Liban et dans la région restent imprécis. Enfin, parce que la guerre en Syrie qui a commencé en 2011 n’est toujours pas terminée, et même si le régime et ses alliés ont marqué des points, ils n’ont pas encore remporté la victoire qui pousserait la communauté internationale à céder sur le dossier des déplacés.
Le Liban officiel a donc décidé de réagir. Le président du Conseil Nagib Mikati a ainsi déclaré en présence de nombreux diplomates que le Liban pourrait être amené à prendre des mesures « qui ne plairont pas » à la communauté internationale. Il a aussi relancé la commission ministérielle chargée du dossier des déplacés syriens, présidée par le ministre des Déplacés Issam Charafeddine. Au départ, cette déclaration inhabituelle de Mikati a été interprétée comme un clin d’œil en direction du président de la République qui soulève en permanence ce dossier. Mais il y avait bien plus que cela : une volonté réelle de commencer à traiter ce dossier sans plus attendre un feu vert international hypothétique.
Selon des milieux politiques qui suivent de près ce dossier, même si la position de la communauté internationale n’a pas changé, le Liban a décelé de petits indices qui lui permettent de croire que le moment est propice à remettre la question sur le tapis. D’abord le fait que le poids des déplacés syriens est devenu insupportable pour le pays du Cèdre, surtout avec la réduction considérable des fonds venus de l’étranger. Il faut ainsi rappeler qu’entre 2012 et 2020, la communauté internationale a donné au Liban près de 9 milliards de dollars (une grande partie à travers les ONG) pour les déplacés syriens. Mais aujourd’hui, cette communauté a d’autres priorités, notamment avec la guerre en Ukraine, et les aides aux déplacés syriens se font rares, alors que le Liban, en crise, n’a pas les moyens de leur fournir le même niveau de services. Autre facteur, le fait qu’il y a désormais une sorte d’unanimité au Liban autour du fait que le pays ne peut plus supporter le poids de la présence des déplacés syriens. Au début de la guerre en Syrie, le Liban était divisé sur ce dossier, certaines parties appuyant ouvertement l’opposition syrienne et refusant tout contact avec le régime et d’autres se tenant derrière Bachar el-Assad. Il faut rappeler que c’est le gouvernement de Nagib Mikati, qui était alors en place, qui a ouvert toutes grandes les portes du Liban devant les déplacés syriens. Aujourd’hui, ce conflit n’a plus lieu d’être, le régime syrien étant en place et nul n’évoquant sa chute imminente. C’est pourquoi la question du retour des déplacés syriens par étapes peut être évoquée dans un climat plus serein, l’idée d’un dialogue avec le régime Assad étant plus acceptable.
D’ailleurs, lors de la réunion consultative arabe qui s’est tenue à Beyrouth la semaine dernière, les Arabes restent certes partagés sur cette question, mais moins que par le passé. En effet, il y a quelques années, le Liban était pratiquement le seul à aborder le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Algérie, par exemple, qui doit accueillir en octobre le prochain sommet arabe, souhaite inviter la Syrie à y participer et fait pression sur la Ligue dans ce but. Le Liban a donc soulevé cette question, à partir du dossier des déplacés syriens, et il ne s’est pas heurté à une opposition arabe ferme. D’ailleurs, au lendemain de la réunion de Beyrouth, le ministre syrien des Affaires étrangères Fayçal Moqdad a effectué une visite à Alger, au cours de laquelle les responsables algériens auraient déclaré leur intention d’inviter Damas au prochain sommet. À défaut donc d’avoir le soutien de la communauté internationale, le Liban pourrait bénéficier d’une bienveillance arabe pour entamer le processus du retour d’une partie des déplacés syriens, voulu « en toute sécurité et dignité », à travers un dialogue direct avec les autorités syriennes.




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10 h 49, le 09 juillet 2022