Critiques littéraires Version originale

Peut-être est-ce l’inverse

Peut-être est-ce l’inverse

D.R.

Rarement deux prénoms auront aussi intensément correspondu. Dans un aller-retour de Vita à Virginia puis de Virginia à Vita, rarement deux prénoms auront autant porté tous leurs sens. À partir de la rencontre de Vita Sackville-West et de Virginia Woolf il y a un siècle pile, en 1922, où elles deviennent d’emblée amies puis amantes – probablement en 1925 –, mais amantes dans une extension naturelle de tous les ferments de leur amitié. Leur correspondance va durer dix-huit ans, jusqu’à la dernière semaine de Woolf en 1941.

La démarche des Love Letters que publie Vintage est inédite en ce qu’elle mêle dans le strict ordre chronologique des lettres choisies avec des extraits des journaux intimes des deux auteures ainsi que certaines lettres de Vita à son époux Harold, avec qui elle entretenait ce qu’on appellerait aujourd’hui avec plus ou moins de bonheur un mariage libre, ou encore une relation ouverte. Ce parti pris, d’une vraie modernité, rappelle d’ailleurs celui adopté par Jean-Pierre Lefebvre pour les Journaux et Lettres de Franz Kafka, qui vient tout juste de paraître dans « La Pléiade ». Il permet de varier les points de vue et les perspectives (ce qui est d’ailleurs une des marques du style littéraire de Woolf) et rajoute au narratif d’une correspondance qui déjà, seule, se lisait comme un roman. Sans compter l’excellent compte instagram @dailywoolf, qui nous fait vivre depuis des années, dans ses stories quotidiennes, au rythme de leurs échanges, d’une densité affective stratosphérique.

On en sort avec l’envie de lire l’intégrale des lettres accompagnant ce rapt amoureux mutuel, qui reste une des plus belles histoires d’amour littéraire de tous les temps. À elle seule, la préface magistrale d’Alison Bechdel, dont Woolf accompagne toute l’œuvre depuis ses débuts et singulièrement dans sa pièce majeure, Are You My Mother ? (voir Tout sur ma mère [et un peu sur la vôtre] paru dans L’Orient Littéraire d’août 2012) mérite une traduction. On passe au fil des pages par toutes les étapes de la passion, notamment par la jalousie dont on a ici quelques pics mémorables, la jalousie qui n’est sans doute pas l’expression la plus honorable de l’amour, mais certainement sa forme la plus identifiable.

Virginia est plus âgée et sort lors de leur rencontre d’un énième épisode dépressif, elle a quarante ans mais en a perdu cinq alitée. Entre les deux femmes, c’est un coup de foudre immédiat, sous tous rapports. Qu’on s’arrête plutôt sur cette entrée dans le Journal de Woolf du 21 décembre 1925 : « I like her and being with her and the splendour (…), she shines in the grocer's shop in Sevenoaks with a candle lit radiance, stalking on legs like beech trees, pink glowing, grape clustered (…). » (« J’aime Vita. J’aime être avec elle, j’aime son opulence (…), dans l'épicerie de Sevenoaks elle resplendit, elle diffuse une clarté de bougie, plantée sur ses jambes élancées comme des hêtres, elle est baignée de rose, et a l’éclat raffiné d’un raisin généreux (…).») À peine quelques mots mais qui sonnent comme un chant d’amour en forme de célébration pour trouver l’équivalent duquel il faudrait peut-être remonter aussi loin qu’aux vers enfiévrés que s’adressent le roi Salomon et sa Sulamite dans Le Cantique des Cantiques…

Très vite jaillit de cette relation un des sommets de l’œuvre de Woolf, Orlando, en 1928, dédié à Vita à tous égards, elle qui pose d’ailleurs dans la première édition pour des photos de l’Orlando contemporaine, dans un allant d’une androgynie ultime, à la Oscar Wilde. Parce que née femme, Vita perd l’énorme domaine familial de Knole au profit de son oncle, et c’est pour Woolf l’élément traumatique et déclencheur de cette longue élégie saphique qu’est Orlando, pleine de pistes et de sous-textes, d’une mise en abyme quasi continue qui démarre dès le sous-titre, « Biographie » – comme la radiographie d’une identité impossible.

Orlando, homme pendant plusieurs siècles puis femme pour toujours, mais par extraordinaire sans pour autant cesser d’être homme, c’est-à-dire dans un supplément d’être – comme on le dirait d’une âme. Alors moins dans une inversion que dans une complétude, en fait même dans un achèvement. Orlando, qui flotte au-dessus de nos contingences, habitée d’ailleurs à merveille par la fascinante Tilda Swinton dans le film éponyme de Sally Potter en 1992, puis l’année suivante par Isabelle Huppert dans la pièce de Bob Wilson.

L’une aime le corps de l’autre, qui aime l’esprit de la première et dans le même mouvement c’est la proposition contraire qui est également vraie. L’admiration est sans bornes et va s’enrichissant mutuellement. Et le désir. « I am reduced to a thing that wants Virginia. I composed a beautiful letter to you in the sleepless nightmare hours of the night, and it has all gone. I just miss you, in a quite simple desperate human way. » (« Je suis réduite à quelque chose qui a besoin de Virginia. J’ai composé une belle lettre pour toi dans les heures d’insomnie cauchemardesques de la nuit, et voilà que j’ai tout oublié : tu me manques, d’une façon tout simplement humaine et désespérée. »)

Virginia se sait supérieure intellectuellement et plus à même de démêler le recoin des âmes, mais elle ploie sous l’assurance, la sensualité et les débordements presque maternels que Vita lui prodigue. Dans le même temps, le sol se dérobe aussi sous les pieds de Vita, qui écrit à Harold : « At first you think she is plain ; then a sort of spiritual beauty imposes itself on you… She is both detached and human, silent till she wants to say something, and then says it supremely well… Darling, I have quite lost my heart. » (« Au début tu penses que c’est simple ; puis une sorte de beauté spirituelle s’impose à toi… Elle est à la fois détachée et humaine, silencieuse jusqu’à qu’elle veuille dire quelque chose, puis le dit à merveille… Chéri, j’ai tout à fait perdu mon cœur. »)

Ce mélange de tendresse et de dureté, d’esprit et de bienveillance, qui irradie les pages de Love Letters, ainsi d’ailleurs que toute la littérature de Virginia Woolf, l’aisance dans la succession des plans et des images, dans le passage d’un état d’âme à l’autre, la délicatesse et la subtilité, la contradiction accueillie à bras ouverts, la complexité embrassée, l’inverse – non pas le contraire, mais l’inverse – enfin partie du même, autant de nuances qui renvoient sans cesse aux dernières images de To the Lighthouse (Vers le Phare, 1927), « for nothing was simply one thing » (« car rien n’était simplement une seule chose »). Ou une seule personne. Non, l’autre aussi était le Phare.


Rarement deux prénoms auront aussi intensément correspondu. Dans un aller-retour de Vita à Virginia puis de Virginia à Vita, rarement deux prénoms auront autant porté tous leurs sens. À partir de la rencontre de Vita Sackville-West et de Virginia Woolf il y a un siècle pile, en 1922, où elles deviennent d’emblée amies puis amantes – probablement en 1925 –, mais amantes...

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