Des restaurateurs retirent une peinture de Rembrandt, « Le Christ sur la croix », datant de 1631, dans la cathédrale Saint-André de Bordeaux pour la ramener à l’église Saint-Vincent, au village du Mas-d’Agenais, en Lot-et-Garonne. Philippe Lopez/AFP
Alarmes, vidéosurveillance, vitrine blindée : un village du sud-ouest de la France n’a pas lésiné sur les moyens pour récupérer son trésor, un tableau « inestimable » de Rembrandt dont il est l’heureux propriétaire, presque par accident.
Depuis son salon de thé, au Mas-d’Agenais, Béatrice Touton a « tout de suite compris » en apercevant la camionnette de location devant l’église : « Je me suis dit “cette fois, il revient”, tout le monde le réclamait ! »
Lui, c’est la star du village, vieille de 391 ans, le Christ sur la croix de Rembrandt (1606-1669), de retour depuis quelques jours, six ans après son exil à Bordeaux, à une centaine de kilomètres, à cause d’une vitrine défaillante.
L’histoire a fait que ce bourg de 1 500 âmes, dans le grenier maraîcher et fruitier du département du Lot-et-Garonne, est l’improbable propriétaire d’un tableau peint par le maître de la peinture hollandaise en 1631, à l’âge de 25 ans.
Une œuvre de 100 x 73 cm « exceptionnelle », puisque à travers elle, « Rembrandt va renouveler les codes de la représentation du Christ, en montrant un être à l’agonie, chétif et misérable », commente Aude Claret, conservatrice des monuments historiques à la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) de la Nouvelle-Aquitaine.
Tout commence en 1804 quand un capitaine des armées napoléoniennes natif du village, Xavier Duffour, acquiert le tableau, sans signature apparente, dans une vente aux enchères à Dunkerque, dans le nord de la France, avant d’en faire don à la paroisse l’année suivante.
Un siècle plus tard, lorsqu’une loi promulguée en 1905 décide de séparer l’Église de l’État, l’œuvre devient la propriété de la commune.
Elle est classée en 1918 monument historique par l’État, qui reconnaît ainsi son intérêt patrimonial, mais ne sera authentifiée qu’en 1959, lorsqu’une restauration au musée du Louvre à Paris exhume l’illustre signature : RHL, pour Rembrandt Harmenszoon de Leyde. En 2011, le tableau est prêté au Louvre pour l’exposition Rembrandt et la figure du Christ.
Pendant des décennies, il est exposé aux yeux de visiteurs parfois lointains, tantôt dans une simple armoire en bois, puis dans une vitrine, mais « sans aucune espèce de haute sécurité ». « N’importe qui aurait pu le piquer », résume le maire du village Claude Lagarde.
Un Rembrandt ni dans un musée ni chez un collectionneur, mais dans une commune, « c’est très rare », assure Aude Claret. L’œuvre « est associée au village, donc il est très important qu’elle revienne là où elle est depuis le XIXe siècle ».
Commune la plus riche de France
Voilà des mois que l’État et le village préparaient discrètement le transfert du « Rembrandt » depuis sa vitrine provisoire de la cathédrale Saint-André de Bordeaux jusqu’à son nouvel écrin du Mas-d’Agenais, dans la collégiale romane.
Emballé avec un luxe de précautions dans une boîte en bois, entre plusieurs couches de mousse pour éviter les « chocs thermiques », le tableau a fait le voyage incognito à bord d’une camionnette escortée par une voiture banalisée de gendarmes.
La mairie et la DRAC ont « mis le paquet » pour lui offrir une nouvelle vitrine ultrasécurisée reproduisant la ventilation naturelle à laquelle il a toujours été habitué.
Il est « remarquablement solide, c’est étonnant », constate Christian Morin, qui surveille avec sa femme Françoise, restauratrice comme lui, la « matière » du tableau depuis 20 ans et lui rendra encore visite régulièrement dans son écrin blindé.
La mise au point du système de sécurité comprenant des caméras « partout », des capteurs et des alarmes, devrait ainsi « rassurer un peu » le maire, encore impressionné par la valeur potentielle de l’actif municipal.
En 2021, une maison de ventes interrogée par le quotidien régional Sud-Ouest l’avait estimé à 90 millions d’euros, l’équivalent de 70 années de budget au Mas-d’Agenais. « On est la commune la plus riche de France, sauf qu’on n’en a pas les moyens », s’amuse l’édile.
« C’est un tableau religieux important, une fourchette de plusieurs dizaines de millions d’euros ne me paraît pas anormale », confirme Olivier Lefeuvre, directeur du département tableaux anciens et du XIXe siècle de la maison d’enchères Sotheby’s. Un tel objet classé monument historique est d’« une valeur inestimable » et n’a de fait « pas vocation à être vendu », insiste Mme Claret.
La commune n’y pense même pas. La mise en valeur du tableau dans une église fraîchement rénovée va « renforcer son attractivité touristique », souligne Arnaud Petit, élu aux finances et au patrimoine.
À l’arrivée du tableau, dans un silence religieux, un membre du comité d’accueil glisse : « C’est émouvant de le voir revenir. »
Nathalie ALONSO/AFP


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L'endroit ou le tableau aurait été volé ou acheté (Dunkerque dans le comté de Flandre) est francais seulement depuis l'année 1662.
18 h 08, le 30 mai 2022