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Moyen-Orient - Éclairage

Ankara capitalise sur la guerre en Ukraine pour se rapprocher de Washington

Des signes d’un réchauffement des relations entre la Turquie et les États-Unis ont récemment été observés, malgré les désaccords persistants.

Ankara capitalise sur la guerre en Ukraine pour se rapprocher de Washington

Joe Biden (à gauche), alors vice-président américain, aux côtés du président turc Recep Tayyip Erdogan, au cours d’une réunion en 2016. Photo d’archives AFP

Elle était considérée il y a peu comme l’élément perturbateur de l’OTAN. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février dernier, la Turquie – prise dans un exercice d’équilibriste entre Kiev et Moscou – semble désormais être parvenue à tirer profit de la situation en vue de réparer ses relations avec ses alliés occidentaux, en premier lieu desquels Washington. Ces dernières semaines, plusieurs signes de rapprochement ont été observés entre les deux puissances, dont les liens avaient été mis à mal par la signature par Ankara en septembre 2017 d’un contrat pour la fourniture de missiles russes antiaériens S-400, malgré les avertissements répétés des États-Unis.

Le dernier signe de rapprochement en date n’est autre que le lancement, en début de semaine, d’un mécanisme stratégique turco-américain en vue de renforcer les liens bilatéraux. Annoncé en octobre dernier à Rome lors de la rencontre entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue américain Joe Biden, « ce mécanisme bureaucratique s’inscrit dans un processus de longue date visant à reconstruire la coopération entre les États-Unis et la Turquie », observe Matthew Bryza, chercheur non résident à l’Atlantic Council en Turquie. « C’est une bonne chose qu’il ait été lancé, mais il s’agit d’une étape progressive plutôt que d’une avancée révolutionnaire. »

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À cette occasion, les deux parties ont évoqué la possibilité d’une réunion au niveau ministériel plus tard dans l’année, abordant notamment la coopération dans les domaines de l’économie et de la défense, la lutte antiterroriste et les questions régionales et mondiales. « Il y a eu récemment beaucoup d’autres documents de bonne volonté entre la Turquie et les États-Unis », note de son côté Soli Özel, professeur de relations internationales à l’Université Kadir Has d’Istanbul. « Le fait même qu’il y ait de telles initiatives indique qu’il y a un réchauffement des relations. Les partenaires de la Turquie au sein de l’OTAN veulent garder le pays à leurs côtés et s’assurer qu’il respectera les décisions prises par l’Alliance et les États-Unis. »

Puissance médiatrice

Tiraillée entre ses multiples alliances, la Turquie cherche avant tout à garantir ses propres intérêts. Si d’un côté le pays a rappelé depuis plus d’un mois son engagement dans l’OTAN en s’alignant sur la condamnation sans équivoque de l’invasion de l’Ukraine par le Kremlin, de l’autre il tient à protéger son partenariat stratégique, économique et énergétique avec Moscou. S’étant abstenu de soutenir la motion visant à geler l’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe, Ankara a également refusé de se joindre aux sanctions occidentales contre le pays et de lui fermer son espace aérien.

Forte de ses bonnes relations avec les dirigeants russe et ukrainien, la Turquie s’est imposée comme une puissance médiatrice de premier plan au regard de la guerre actuelle. Après avoir accueilli par deux fois, le 10 mars puis le 29 mars dernier, des négociations directes entre Kiev et Moscou, Ankara pourrait de nouveau recevoir prochainement les délégations des deux parties, a rapporté hier à l’AFP un responsable turc de haut niveau ayant conservé l’anonymat. « Les crises dans la région de la Turquie renforcent toujours l’appréciation américaine de l’importance géostratégique de la Turquie, et la guerre russe contre l’Ukraine ne fait pas exception », explique Alan Makovsky, spécialiste de la Turquie et chercheur au think tank américain Center for American Progress.

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Vu comme un paria il y a à peine deux ans, le reis turc est aujourd’hui plus sollicité que jamais, alors qu’il avait accueilli le mois dernier pas moins de quatre dirigeants occidentaux, dont le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, en plus de s’entretenir par téléphone avec le locataire de la Maison-Blanche. Dans un geste d’appréciation adressé à Ankara, Washington avait d’ailleurs salué la décision prise par la Turquie, le 28 mars dernier, d’interdire à tous les bâtiments de guerre, qu’ils soient de pays « riverains ou non de la mer Noire », le passage dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles reliant la mer Méditerranée à la mer Noire. « Les efforts de la Turquie pour servir de médiateur dans la crise permettent de tenir à distance les critiques occidentales. Par conséquent, les États-Unis n’ont pas fait publiquement pression sur la Turquie pour qu’elle adhère au régime de sanctions à son encontre », ajoute Alan Makovsky.

La question des S-400

Si les relations turco-américaines connaissent une embellie à la faveur de la guerre en Ukraine, les États-Unis s’inquiètent toutefois de la possibilité qu’Ankara devienne un sanctuaire pour les oligarques russes qui, sous le coup de sanctions occidentales, cherchent de nouveaux ports d’attache afin de sécuriser leurs biens et leurs investissements. Fin mars dernier, alors que le pays avait autorisé le milliardaire russe Roman Abramovitch à ancrer dans ses ports ses deux super yachts estimés à plus d’un milliard de dollars, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu n’avait pas hésité à affirmer le lendemain que les oligarques russes pouvaient continuer à venir et à faire des affaires en Turquie tant qu’ils respectaient la loi turque et le droit international. Une opportunité pour Ankara, en proie à une grave crise économique et à une inflation galopante qui érodent la popularité du président à quatorze mois de la tenue du scrutin.

En outre, d’autres dossiers continuent de perturber la relation bilatérale. Parmi eux, le soutien américain aux forces kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), considérées par Ankara comme une branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé terroriste par la Turquie, et l’acquisition turque des missiles russes antiaériens S-400, incompatibles avec le système de défense de l’OTAN. Alors que la Maison-Blanche avait précédemment exclu le pays d’un programme de développement et d’achat de l’avion de combat furtif F-35 après son achat des fameux S-400 à Moscou, Ankara avait fait une demande en compensation d’achat de 40 avions de combat F-16 et d’environ 80 kits de modernisation pour sa flotte actuellement en service. Si Washington n’avait jusqu’à présent pas exprimé d’avis sur cette possible vente, l’administration Biden a toutefois déclaré dans une lettre adressée au Congrès, le 17 mars dernier, que la vente de F-16 à la Turquie était dans l’intérêt des États-Unis et de l’OTAN, a rapporté l’agence Reuters mercredi.

« Il est néanmoins peu probable que la question des S-400 soit résolue de sitôt. Elle a été mise en veilleuse par de nombreux sénateurs et reste une importante pierre d’achoppement », observe Soli Özel. Un obstacle éventuel à une prochaine rencontre entre Joe Biden et Recep Tayyip Erdogan, estiment plusieurs observateurs. « Compte tenu notamment de la domination d’Erdogan sur la politique étrangère turque et de son penchant à prendre les choses personnellement, une diplomatie occasionnelle au niveau présidentiel serait probablement utile », suggère de son côté Alan Makovsky.


Elle était considérée il y a peu comme l’élément perturbateur de l’OTAN. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février dernier, la Turquie – prise dans un exercice d’équilibriste entre Kiev et Moscou – semble désormais être parvenue à tirer profit de la situation en vue de réparer ses relations avec ses alliés occidentaux, en premier lieu desquels Washington. Ces...

commentaires (2)

L'économie de la Turquie risque s'effondrer avant que ses relations diplomatiques reprennent sérieusement du mieux.

Vincent Gélinas

15 h 51, le 09 avril 2022

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Commentaires (2)

  • L'économie de la Turquie risque s'effondrer avant que ses relations diplomatiques reprennent sérieusement du mieux.

    Vincent Gélinas

    15 h 51, le 09 avril 2022

  • Cet imprudent aura bientôt affaire à Poutine qui n'acceptera plus ses tentatives de médiation .

    Chucri Abboud

    04 h 23, le 09 avril 2022

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