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Monde - Entretien express

L’invasion russe de l’Ukraine place l’Arménie dans une position délicate

Richard Giragosian, directeur du Regional Studies Center (RSC), un think tank indépendant situé à Erevan, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

L’invasion russe de l’Ukraine place l’Arménie dans une position délicate

Le président azéri Ilham Aliyev, le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pashinian prononcent une déclaration commune à l’issue de leur rencontre à Sochi, le 26 novembre 2021. Mikhail Klimentyev/Sputnik/AFP

Lundi 28 mars, Erevan réclamait à Moscou « des mesures concrètes pour mettre fin à l’incursion d’unités azéries dans la zone de responsabilité des soldats de maintien de la paix » dans le Haut-Karabakh. Une demande faite en réaction à la dénonciation par le ministère russe de la Défense, deux jours plus tôt, de l’installation par les forces azéries d’un poste de surveillance dans une zone placée sous le contrôle des forces russes dans le Haut-Karabakh. Selon Moscou, ce poste aurait permis d’effectuer « quatre frappes avec des drones de type Bayraktar », de fabrication turque, près de la localité séparatiste de Paroukh, village stratégique dont les soldats azéris se seraient emparés le 24 mars. « Du 24 au 25 mars, les forces armées de la République d’Azerbaïdjan ont violé les termes de la déclaration trilatérale des dirigeants de la Russie, de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie du 9 novembre 2020 », a déclaré la Russie. Une accusation inédite de la part du Kremlin, qui n’avait jamais tenu de tels propos depuis le cessez-le-feu de novembre 2020, et en dépit des incidents fréquents entre les forces armées azéries et arméniennes. De son côté, Bakou assure n’avoir violé aucune clause et ajoute que cette déclaration « ne reflète pas la vérité et n’adopte qu’un seul point de vue ».

Alors que les tensions montent dans la région, notamment à cause d’une nouvelle rupture d’approvisionnement en gaz des habitants du Haut-Karabakh, la Russie affirme maintenir l’ordre. Ami de l’Azerbaïdjan et historiquement protecteur de l’Arménie, Moscou semble attendre une certaine fidélité de la part des deux pays, notamment sur le dossier ukrainien. Lundi dernier, le ministère arménien de la Défense a cependant catégoriquement démenti les déclarations selon lesquelles Erevan aurait fourni à Moscou des avions SU-30 pour soutenir les opérations militaires en Ukraine. « Cette information est un mensonge total », a déclaré le ministère. Interrogé par L’Orient-Le Jour, Richard Giragosian, directeur du think tank Regional Studies Center (RSC), analyse les enjeux et les conséquences de ces nouvelles tensions pour l’Arménie.

Dans quelle mesure la guerre en Ukraine affecte-t-elle le rapport de force entre les différents acteurs sur le terrain ?

D’un point de vue strictement militaire, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a peu d’impact direct, voire aucun, sur la mission de maintien de la paix russe dans le Haut-Karabakh. Mais en termes diplomatiques, l’Azerbaïdjan a déjà profité de la situation en augmentant la pression sur l’Arménie et le Karabakh, allant d’une coupure de l’approvisionnement en gaz du Karabakh à une incursion militaire réussie pour s’emparer de territoires supplémentaires. Toutefois, la stratégie de l’Azerbaïdjan ne se limite pas à profiter de la distraction que représente la guerre en Ukraine ou à accroître la pression sur l’Arménie, mais est aussi un moyen de défier la Russie. Consolidée par le soutien turc, cette stratégie azérie ne peut que se poursuivre. La patience russe a néanmoins des limites. À moyen terme, on peut s’attendre à ce que Moscou réagisse et réponde au défi lancé par Bakou.

Quel est l’impact sur la diplomatie arménienne à l’égard de Moscou ?

Pendant plus de vingt ans, la politique étrangère arménienne a été définie par la recherche de la « complémentarité », l’Arménie s’efforçant de maintenir un « équilibre » stratégique entre son partenariat de sécurité avec la Russie et son intérêt à approfondir les liens avec l’Union européenne et l’Occident. Cette politique a été difficile à maintenir au fil des ans, en particulier compte tenu de la dépendance arménienne à l’égard de la Russie – une tendance sous-jacente motivée par des liens sécuritaires et militaires. Mais depuis la guerre de 2020 pour le Haut-Karabakh, les limites des promesses de sécurité russes à l’Arménie sont devenues ouvertes et évidentes. Et avec l’invasion russe de l’Ukraine, l’Arménie est maintenant confrontée à un défi encore plus lourd et peut-être impossible à relever pour répondre aux attentes de Moscou en matière de loyauté et de soutien à l’agression russe contre l’Ukraine.

Dans ce contexte, la diplomatie arménienne a cherché à s’engager dans une danse délicate entre le fait de ne pas irriter ouvertement la Russie et celui d’éviter d’être du mauvais côté de l’histoire en se rangeant du côté de l’agresseur russe. C’est pourquoi le gouvernement de Nikol Pachinian s’est appuyé sur une politique tactique de « silence stratégique », visant à ne faire que le minimum pour ne pas défier Moscou. On le voit très clairement dans l’absence de déclarations du Premier ministre ou du ministre arménien des Affaires étrangères, qui a préféré publier une déclaration diluée et vide de soutien à une « résolution diplomatique » du conflit entre la Russie et l’Ukraine par l’intermédiaire du porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Quelles peuvent être les conséquences sur leurs relations ?

Il y a des limites à ce « silence stratégique », comme le montre la réticence de l’Arménie lors du vote au Conseil de l’Europe contre la décision de suspendre la Russie de cette organisation. Et bien que la position de l’Arménie, en tant que seul pays autre que la Russie à s’opposer à cette décision, isole dangereusement Erevan, il n’y avait guère de choix et encore moins d’alternative. Pourtant, le danger actuel est que la Russie exige un plus grand soutien et une loyauté plus ouverte de la part de l’Arménie après l’invasion de l’Ukraine. Tout sens de l’équilibre diplomatique peut être perdu, ce qui, pour l’Arménie, représente une menace de se trouver dans une position vulnérable et isolée du mauvais côté de l’histoire.


Lundi 28 mars, Erevan réclamait à Moscou « des mesures concrètes pour mettre fin à l’incursion d’unités azéries dans la zone de responsabilité des soldats de maintien de la paix » dans le Haut-Karabakh. Une demande faite en réaction à la dénonciation par le ministère russe de la Défense, deux jours plus tôt, de l’installation par les forces azéries d’un poste de...

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C’est un choix. L’Arménie passera alors de victime d’un génocide à complice d’un crime.

Marie Françoise Akl

14 h 18, le 01 avril 2022

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Commentaires (1)

  • C’est un choix. L’Arménie passera alors de victime d’un génocide à complice d’un crime.

    Marie Françoise Akl

    14 h 18, le 01 avril 2022

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