Critiques littéraires Version originale

Love, etc.

Love, etc.

© Perry Ogden / Vogue

Sur la voie de l’écriture, Alice rencontre le succès éditorial mais le vit très mal. Un épisode dépressif l’éloigne de Dublin ; la voilà installée seule, en bord de mer, dans un presbytère désaffecté. Elle rencontre Felix (sur Tinder, bien évidemment). Il est abrupt, travaille dans un entrepôt, ne lit pas. « Although our lives have been different in basically every respect, I do feel in a strange way that we’ve taken different routes to reach similar points. » (« Bien que nos vies aient été différentes à presque tous égards, j'ai le sentiment étrange que nous avons emprunté des chemins différents pour arriver à des points similaires. »*)

Comme elle, sa meilleure amie, Eileen, a 29 ans. Elle travaille pour une revue littéraire dans la capitale et vit également la fin de sa vingtaine comme un reflux, comme une vague irrésolue. Elle peine à donner une direction à son histoire avec Simon, ancien d’Oxford et désormais conseiller d’un petit groupe de parlementaires irlandais de gauche.

Voici quelque temps déjà que la Rooney-mania fait rage dans le monde de la publication. Les deux premiers romans de Sally Rooney, parus en France aux éditions de l’Olivier, l’ont rapidement consacrée comme le porte-voix de sa génération. Pour autant, et c’est une des surprises très plaisantes de Beautiful World, Where Are You, l’auteure ne s’enferme pas avec ses personnages dans un système. Pour les Frances et Bobby de Conversations with Friends (Conversation entre amis, 2017), tout était encore possible. Même désappointée, la vie était encore devant soi. Ce seront Marianne et Connell –  qui dans Normal People (2018) iront au bout de chaque promesse  – qui iront se heurter à chaque impasse.

Mais l’intimité que Rooney entretient ici avec le personnage d’Alice, son quasi alter ego, lui permet un jeu d’aller-retour inédit et de subtiles mises en abîme. Le plaisir de lecture de Normal People tenait déjà à la grande maîtrise des points de vue parallèles et multiples, des différentes perspectives, plaisir d’ailleurs retrouvé dans l’adaptation avec brio du roman en mini-série (coécrite avec Rooney) par la BBC 3 et Hulu (tant et si bien que c’est son premier roman qui est actuellement en cours d’adaptation). Désormais, c’est dans la bouche d’Alice qu’elle met ses doutes, son absence d’illusions: « I’m conscious of the extraordinary privilege of being allowed to make a living from something as definitionally useless as art. » (« Je suis consciente du privilège extraordinaire d’être autorisée à vivre d’une activité aussi fondamentalement inutile que l’art »*)

Si, dans la vie, Rooney professe des idées radicales, notamment politiques, sa littérature reste d’abord une comédie de mœurs. Elle est en ceci au plus près de sa génération, les millenials, soucieux de tout bien sûr, et charriant leur beau souci mais invariablement rattrapés à l’échelle individuelle par la trivialité. Les voilà bien incapables de rentrer dans un commerce ou une épicerie sans voir sur les étalages « the culmination of all the labor in the world, all the burning of fossil fuels and all the backbreaking work on coffee farms and sugar plantations » (« le point culminant de tout le travail dans le monde, de toute la consommation des combustibles fossiles et de tout le travail éreintant dans les exploitations de café et les plantations de sucre »*).

Mais ce sont encore et toujours les questions du cœur qui restent le ressort le plus consistant de la fiction, celles qui, en creux, portent toutes les autres. À mesure que, au tournant du siècle, les barrières et les interdits charnels et sentimentaux décroissaient, voire disparaissaient, perdaient du moins leur poids et leur signification d’antan, à mesure que tout devenait possible (sur la façon d’être en couple ou même de ne pas l’être), on aurait pu craindre la disparition en littérature du grand récit, et dans le cas d’espèce du grand récit amoureux. Cette grande tradition littéraire de l’amour courtois comme construction et phénomène historique – dont Denis de Rougemont situait dans L’Amour et l’Occident (1939) l’entame autour du XIIe siècle, et qui porte notamment toute la littérature romantique anglaise du XIXe, et au cinéma toute la comédie américaine du XXe (il faut lire à cet égard l’excellent Comédie(s) américaine(s), d’Ernst Lubitsch à Blake Edwards, que Marc Cerisuelo vient de publier chez Capricci) – trouvait dans la contrainte le moteur et le rouage de la fiction.

Le brio de Rooney consiste à faire précisément de l’absence de barrières le nouvel enjeu littéraire et amoureux. « They live in the rubble of love’s conventions and much else... » (« Ils vivent dans les décombres des conventions amoureuses et de beaucoup d’autres choses… »*) Dans un de leurs nombreux e-mails, qui fonctionnent comme une relation épistolaire d’une autre époque, Alice écrit à Eileen : « Traditional marriage was obviously not fit for purpose, but at least it was an effort at something, and not just a sad sterile foreclosure on the possibility of life. » (« Le mariage traditionnel ne convenait évidemment plus, mais il représentait au moins un effort, et non pas juste la triste, la stérile mise à l’écart définitive de la possibilité de la vie. »*)

Tous ces personnages de Rooney sont dans un entre-deux, en léger décalage, comme en étrange pays. Une certaine assurance les porte, mais, pile dans le même mouvement, leur désarroi les éreinte. Pour rester en vie, ils se racontent alors des histoires, et sautent de l’une à l’autre dans une petite musique ici saisie à merveille. Le mouvement est fluide, la ligne est claire, mais à l’image du titre qui est sans point d’interrogation, il n’y a là plus rien d’autre que des questions qui n’attendent plus de réponse.

*Notre traduction.


Sur la voie de l’écriture, Alice rencontre le succès éditorial mais le vit très mal. Un épisode dépressif l’éloigne de Dublin ; la voilà installée seule, en bord de mer, dans un presbytère désaffecté. Elle rencontre Felix (sur Tinder, bien évidemment). Il est abrupt, travaille dans un entrepôt, ne lit pas. « Although our lives have been different in basically every...

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