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Lifestyle - La carte du tendre

Souk Aboul-Nasr : un peu de tout pour tous chez le « dabbous »

Souk Aboul-Nasr : un peu de tout pour tous chez le « dabbous »

Deux commerçants du souk Aboul-Nasr dans les années 1920. Coll. Georges Boustany

Le lieu n’est plus aujourd’hui qu’un vaste terrain excavé dont l’accès est interdit. De cette fosse émergent, au milieu d’herbes folles, des ruines à l’abandon. Comme ils nous avaient émerveillés lorsqu’ils étaient apparus dans les années 1990, ces murs, ces escaliers, ces ruelles et ces colonnes ! À l’époque, nous assistions fascinés, comme sur un plan en trois dimensions, à la résurrection progressive de la Beryte romaine. L’optimisme était au pouvoir. Quelle triste ironie du destin que la figure principale de cet optimisme, Rafic Hariri, ait finalement été inhumée au même endroit, du côté ouest de la place des Martyrs. Sic itur ad astra…

Au-dessus de ces ruines se trouvaient jadis les souks les plus pittoresques de Beyrouth, dont les célèbres el-Nourié, des Bijoutiers, Sursock et Aboul-Nasr. Ce dernier, qui jouxtait la mosquée et la porte du même nom, était probablement le plus ancien : il avait été construit à partir de 1860 sur des vestiges datant de l’époque où Beyrouth était entourée de murailles. Certains de ces vestiges sont restés en place jusqu’à la guerre de 1975, avant que tout ne soit balayé par les combats et les bulldozers.

Pour accéder aujourd’hui à ce qui était le souk Aboul-Nasr, rendez-vous sur la place des Martyrs. Il y a, entre la mosquée al-Amine et le mausolée Hariri, un passage : là commençait le souk, qui vous conduisait sur 150 mètres jusqu’à la rue Maarad en longeant souk el-Armane. On pouvait également y accéder par le souk des Bijoutiers, mais aussi des deux côtés de la cathédrale Saint-Georges des maronites. À droite de la cathédrale, il y avait une tranchée exiguë qui conduisait à un passage voûté long d’une cinquantaine de mètres : c’était la rue al-Moutran, qui débouchait sur Aboul-Nasr et où l’on trouvait des confiseurs. À gauche de la cathédrale, il y eut jusqu’en 1965 l’escalier dit des Quarante Martyrs (Rijal al-Arbaïn), qui fut détruit pour dégager les colonnes romaines toujours en place.

Le souk Aboul-Nasr était réputé pour ses magasins dabbous. Grâces soient rendues à Joseph Chami, reporter à L’Orient dans les années 1960, pour s’être interrogé sur l’origine de ce nom : « Il semble qu’avant la Première Guerre mondiale, un certain Abdallah Dabbous al-Ajroudi fut le premier à ouvrir une boutique pour la vente de produits hétéroclites. Ayant réussi dans son entreprise, il fut bientôt imité par d’autres commerçants. Ne pouvant plus les distinguer les unes des autres, la population les dénomma toutes dabbous. Il y eut alors Mohammad Fanous Dabbous, Zeidan Dabbous, Hakim al-Armani Dabbous, Iskandarani et frères Dabbous, Karalli et Addada Dabbous… C’est ainsi que, malgré lui, Abdallah Dabbous donna son nom à un secteur des affaires qui se traitaient dans ce marché. »*

Voilà donc un commerce typique d’Aboul-Nasr dans les années 1920. On peut se procurer ici, dans le désordre, des essences, des sabots de bois, des balais, des paniers de pêche ou d’osier, tout un tas d’articles de quincaillerie, des légumes, du kabiss, de l’huile, des guirlandes de chandelles et jusqu’au pétrole raffiné Nobel pour les lampes ! Car avant d’être associé au célèbre prix, ce nom était celui d’une des principales compagnies pétrolières de l’époque, et dont Alfred Nobel détenait des parts. Ce magasin propose même du Byrrh, l’apéritif aromatisé à la quinine, très demandé au Liban depuis l’arrivée des Français. Et pour éviter les inondations dues aux pluies torrentielles, à une époque où l’évacuation des eaux usées se faisait dans une rigole creusée au milieu de la chaussée, tout le local est surélevé de deux marches.

Une pose atypique

Elle est fascinante par divers aspects, cette photo, un tirage minute classique effectué par un photographe ambulant. Voici un père et son fils dans une pose sérieuse, comme il était de bon ton d’en faire devant un commerce. Sérieuse ? Voire. Bien sûr, il y a ce qui saute aux yeux et d’abord une différence de génération : le père pose avec son tarbouche, son costume trois-pièces crème et une cravate. Il exprime une fierté de self-made-man, fierté d’avoir établi l’entreprise familiale, mais aussi de présenter son fils et héritier. Celui-ci le tient par le bras, un geste d’affection inhabituel dans ce genre de photos promotionnelles. Le bras du fils est en retrait, signe d’une position subalterne, signe que c’est le père qui dirige jusqu’à nouvel ordre. Et, curieusement, ce père sourit, à une époque où l’absence de sourire était de mise. Même son fils ne sourit pas : arborant la moustache martiale à pointes relevées du Kaiser Guillaume II, il a ce défaut de la jeunesse qui consiste à tout prendre au tragique. Avec les manches hautes et le pantalon retenu par des bretelles, il est sans doute la cheville ouvrière du commerce familial.

Après le sourire et le geste affectueux, le troisième aspect étonnant de cette photo est la position du père, très décentrée, presque au bord du cadre. Même si le but de la prise de vue est surtout de montrer le commerce, ce pourquoi les personnages se tiennent de côté, le père fait preuve d’une étonnante humilité, laissant à son fils la place prépondérante à une époque où le pater familias régnait en maître sur sa famille : nous avons décidément affaire à un père pas comme les autres.

À son apogée, le souk Aboul-Nasr drainait jusqu’à cent mille visiteurs par jour. Il était traversé par des arches qui permettaient de se déplacer d’une maison à l’autre sans avoir à sortir dans la rue, sombre et potentiellement dangereuse la nuit. Il souffrira de l’installation de marchands de poisson et de volaille en contrebas de la cathédrale à partir des années 1920, ce qui le rendra extrêmement sale et malodorant, au point qu’il sera envisagé de le détruire bien avant la guerre.

Si les souks de Beyrouth ne sont plus qu’un souvenir, vous pouvez, encore aujourd’hui, rencontrer certains de leurs commerçants. Comme cet authentique dabbous de souk Aboul-Nasr retrouvé par Diala el-Yafi : rendez-vous donc sans tarder à Bourj Abi Haïdar. Là, monsieur Mneimné pourra vous conter, en français s’il le faut, ses souvenirs d’époque. Le Beyrouth d’antan existe encore dans les replis de cette ville qui ne ressemble plus à rien : il suffit de bien regarder.

(*) « L’Orient » du 10 février 1964.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu.

L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro (WhatsApp) +961 3 685968.

Le lieu n’est plus aujourd’hui qu’un vaste terrain excavé dont l’accès est interdit. De cette fosse émergent, au milieu d’herbes folles, des ruines à l’abandon. Comme ils nous avaient émerveillés lorsqu’ils étaient apparus dans les années 1990, ces murs, ces escaliers, ces ruelles et ces colonnes ! À l’époque, nous assistions fascinés, comme sur un plan en trois...
commentaires (5)

Je peux ajouter à ce bel article qu'il y avait des plateaux de nammoura placés à même le sol, à quelques mètres d'un tas de poissons et en face de nombreuses caisses de légumes. Tout cela était sous les yeux des spectateurs qui allaient au cinéma Le Royal.

Un Libanais

19 h 16, le 20 mars 2022

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Commentaires (5)

  • Je peux ajouter à ce bel article qu'il y avait des plateaux de nammoura placés à même le sol, à quelques mètres d'un tas de poissons et en face de nombreuses caisses de légumes. Tout cela était sous les yeux des spectateurs qui allaient au cinéma Le Royal.

    Un Libanais

    19 h 16, le 20 mars 2022

  • Superbe rubrique. Merci M Boustany.

    Michel Trad

    14 h 52, le 20 mars 2022

  • La rubrique la plus poétique et agréable de l'OLJ. Quel plaisir! Continuez à nous régaler de vos photos finement analysées! Merci!

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 00, le 20 mars 2022

  • Merci pour ce tableau orientaliste si joliment expliqué.

    Christine KHALIL

    20 h 43, le 19 mars 2022

  • Voila qu'au Liban il y a (ou il y avait) donc aussi des sabots de bois pour marcher dans l'eau ou la boue ... au moins encore en 1920 comme on voit sur la photo ...

    Stes David

    19 h 31, le 19 mars 2022

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