Marlon Brando dans la peau de Don Corleone. Photo ©Paramount Pictures
Le réalisateur Stanley Kubrick évoquait The Godfather comme « possiblement le meilleur film jamais réalisé ». Le Parrain a 50 ans et compose, avec Le Parrain 2 et Le Parrain 3, tournés en 1974 et 1990, une trilogie mythique. Le premier volet du chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola – Oscar, en 1973, du meilleur film et du meilleur acteur – est diffusé depuis quelques jours dans les salles internationales et libanaises en version restaurée, pour marquer cette date événement. Sélectionné pour être archivé à la Bibliothèque du Congrès, il a été à l’origine tourné en 35 mm couleur avec le procédé Technicolor en son monophonique. La version anniversaire a été restaurée et numérisée en 4K avec un son Dolby Stereo. Ce chef-d’œuvre cinématographique intemporel racontant le destin de la famille mafieuse Corleone, ayant connu un casting mouvementé, aurait pourtant pu être un flop notoire. Vous imaginez si Al Pacino, Coppola et Marlon Brando ne figuraient pas sur l’affiche ?
La famille Corleone dans la scène d’ouverture du film « The Godfather ». Photo ©Paramount Pictures
Francis Ford Coppola n’était pas le premier choix
Janvier 1971 : la Paramount achète les droits du Parrain, le roman phénomène de Mario Puzo, paru deux ans plus tôt. Des réalisateurs de renom vont être sollicités, mais tous déclinent l’offre pour ce qu’elle suppose comme problèmes. C’est un jeune cinéaste prometteur du nom de Francis Ford Coppola qui accepte le projet. Il est loin de deviner qu’une rude bataille avec la Paramount va commencer. D’emblée, toutes ses idées de casting vont être rejetées par le studio, en particulier celle de confier le rôle principal à une vieille légende hollywoodienne réputée finie : Marlon Brando.
La scène d’ouverture du film « The Godfather ». Photo ©Paramount Pictures
Un casting très discuté
Depuis le début, le jeune réalisateur a fait son choix. Il est déterminé. Il sait avec qui il veut travailler. Il a déjà dressé une liste et y tient mordicus. Pour lui, le jeune Michael aura les traits d’Al Pacino, James Caan sera Sonny et Robert Duvall incarnera Tom Hagen. Et ce n’est que le début. Le casting va avoir la part belle des débats avec les dirigeants du studio qui vont lui mettre des bâtons dans les roues. On oublie le budget, le lieu de tournage et autres problèmes. Le jeune réalisateur tient à réunir son casting de rêve.
La Paramount ne veut pas entendre parler du jeune Al Pacino dans le rôle de Michael Corleone ni de Marlon Brando dans le rôle du patriarche Vito Corleone. Ses dirigeants ont ainsi exigé plusieurs fois le renvoi de Pacino et, si besoin est, de Coppola qui ne voulait pas se plier à leurs désirs. Pour les convaincre de la justesse de son choix, le réalisateur décide de tourner en premier la scène où Michael Corleone abat Sollozzo et McCluskey dans un restaurant new-yorkais. L’intensité du jeu d’Al Pacino impressionnera les patrons du studio américain et Francis Ford Coppola aura dès lors les coudées franches.
« The Godfather ». Photo ©Paramount Pictures
Comment Marlon Brando, l’anti-Hollywood, a-t-il accepté le rôle ?
Pour incarner le personnage de Vito Corleone, Francis Ford Coppola n’a jamais eu qu’un seul acteur en tête. Mais un problème s’imposait, voire deux. Car si la Paramount ne voulait pas de Marlon Brando, ce dernier refusait aussi ce rôle. Dans son livre Leave the Gun, Take the Cannoli, The Epic Story of the Making of The Godfather (Gallery Books), qui vient tout juste de paraître aux États-Unis, Mark Seal raconte les petits secrets de la trilogie.
À 47 ans, Marlon Brando est devenu obèse et est considéré par la profession comme un has-been colérique et capricieux qui accumule frasques et polémiques en tous genres. De son côté, l’acteur n’en pense pas moins de Hollywood. Selon lui, les réalisateurs avec qui il a travaillé sont « des trous du cul sans talent qui pensent être les nouveaux Eisenstein ou des Orson Welles, version “génies incompris” ». Voyant que la situation s’aggrave et que les deux bords campent sur leurs positions, Mario Puzo va improviser une lettre à Brando, l’acteur qu’il imaginait – tout comme Coppola – déjà dans le rôle-titre pendant l’écriture de son roman. Il va alors utiliser la flatterie comme élément de persuasion. L’aide de l’assistante de l’acteur, Alice Marchak, qui lui lit ses correspondances et même des livres, fera le reste. « Cher monsieur Brando, j’ai écrit un livre, intitulé Le Parrain, qui a rencontré un certain succès et je pense que vous êtes le seul acteur qui puisse interpréter le personnage du parrain avec toute la force tranquille et l’ironie (ce livre est une critique ironique de la société américaine) requises pour ce rôle. » Avec d’une part l’influence de Merchak sur Brando qui l’incite à répondre à Puzo, et d’autre part l’insistance de Coppola, l’acteur accepte finalement la proposition. Les patrons de la Paramount décident de donner une chance à Brando. Ils posent cependant trois conditions : une caution personnelle d’un million de dollars pour prévenir ses dérapages, un salaire minimum sans discussion et, enfin, une demande bizarre pour une star de ce calibre : un bout d’essai filmé, comme si c’était un débutant. À Coppola de convaincre Brando de se plier à cette troisième condition. Plus tard, le réalisateur avouera qu’il était terrorisé en faisant cette demande auprès de l’acteur, mais qu’il n’avait pas le choix. Il propose donc à Brando de faire une petite séance de recherche et d’improvisation autour du rôle. Or l’acteur a lu Le Parrain, ou plutôt il l’a écouté, et accepte immédiatement. « Il pensait que le rôle était délicieux, se souvient Coppola. C’est le mot qu’il a employé, “délicieux”. » Formé à l’Actors Studio, Brando entame des recherches pour élaborer son personnage. Arrivé sur le plateau, il dessine un trait de moustache sur sa lèvre supérieure et glisse des Kleenex en boule de chaque côté de sa mâchoire, « pour ressembler à un bulldog », dit-il d’une voix devenue rocailleuse. Il se lève pour démarrer son improvisation, éteint son cigare tranquillement en le plongeant dans son verre, décroche et marmonne quelques mots. Son immense talent et toute son expérience se réveillent. « Un instant de pure perfection, une scène à cent millions de dollars », écrit Mark Seal. Coppola raconte aussi dans Playboy en 1975 : « C’était un rêve, le plan que je n’osais même pas espérer, toute l’équipe était stupéfaite. Après toutes ces embrouilles avec les dirigeants de la Paramount qui disaient Brando fini, je venais de le voir devenir le parrain, et tout était sur pellicule. »
« The Godfather », un film de famille ?
Référence absolue pour des générations de cinéphiles, The Godfather a réinventé la figure du gangster, en représentant, sur un mode épique et romanesque, l’évolution d’un système criminel associé à celle du capitalisme américain. Mais il a surtout marqué les mémoires en s’imposant – dixit Coppola lui-même – comme « le plus gros film de famille de l’histoire ». Le parrain est réalisé à la manière des tragédies grecques avec tout ce que cela comprend comme rapports père et fils, frères et sœurs et drames familiaux. Il est à noter que des manifestations et des troubles ont eu lieu de la part de Cosa Nostra afin que son nom ne soit pas cité tout au long du film.
Scènes et phrases cultes
On ne compte plus les scènes cultes du premier Parrain : le monologue d’ouverture, le mariage de Connie, la tête de cheval coupée, Luca Brasi étranglé, le Don flingué en pleine rue, le Don à l’hôpital, Sonny canardé, mais également les cannoli de Clemenza, petite scène anodine mais qui en dit long. Il y en a tant. Idem pour les dialogues : « Ce n’est pas personnel, c’est uniquement les affaires » ; « Monsieur Corleone est un homme qui aime apprendre les mauvaises nouvelles rapidement » ; « Mon père a dit au type que ce serait sa cervelle ou sa signature qui parapherait le contrat »; « Je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser » ; « Laisse le flingue, prends les cannoli » qui, pour beaucoup, sont devenus des classiques.


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