Critiques littéraires Roman

Philippe Forest, l’ombre des revenants

Que peut la littérature face à la disparition d’un enfant ? Depuis plus de trente ans, Philippe Forest explore au gré de voies narratives différentes le drame qui l’a frappé avec la mort de sa fille décédée d’un cancer à l’âge de 5 ans. Pi Ying Xi, théâtre d’ombres, qui paraît aux éditions Gallimard, ajoute une pierre à ce mausolée de la mémoire et une réflexion sur ce qui constitue l’essence de tout art littéraire.

Philippe Forest, l’ombre des revenants

© Jean-Luc Bertini / Pasco

Pi Ying Xi, théâtre d’ombres de Philippe Forest, Gallimard, 2022, 336 p.

Un jour qu’il se promène dans son quartier du XIIIe arrondissement de Paris, Philippe Forest se laisse entraîner près de l’esplanade des Olympiades dans un restaurant du quartier chinois. Il n’est pas rare qu’on vous y serve, en même temps que le dessert, des fortune cookies, ces sortes de friandises, biscuits pâteux ou sableux et toujours trop sucrés qu’accompagne, sur le recto de leur emballage coloré, une formule particulière. Ce peut être une parole de sagesse ou bien une salutation, ou encore un présage, une devinette, un code à observer. Ce jour-là, c’est un appel que Philippe Forest découvre sur l’emballage de son fortune cookie. Et il y est écrit : « Au secours ! je suis prisonnière dans ce quartier chinois. »

C’est sur cette petite anecdote savoureuse que débute Pi Ying Xi, le nouveau roman de Philippe Forest qui nous convie au fil de pages à une épopée de l’intime. « Je me méfie de la mémoire. Particulièrement de la mienne. Mais le problème est ailleurs. Je rêve, j’imagine. » Du propre aveu de l’auteur, ce ne sera pas la reconstitution exacte du passé qui importera ici, mais l’impression, l’empreinte même que celui-ci a laissé sur nous. Voici Philippe Forest qui nous prend par la main, nous met dans ses valises et nous embarque vers la Chine et le Japon, deux pays qu’au fil du temps il a appris à mieux connaître.

Acteur du monde de la culture, à la fois professeur d’université, écrivain et essayiste, Philippe Forest occupe une place très établie dans le paysage des lettres françaises. Il est cependant le premier à la minorer et s’en amuser. Toute gloire n’étant que relative, il fait ce constat qu’il est devenu ce genre d’homme reconnu sans toutefois être connu.

À la suite de la sortie de ses deux premiers romans qui ont bénéficié en Chine d’un bel accueil, Philippe Forest a souvent été invité à participer à toutes sortes de manifestations culturelles (colloques universitaires, salons du livre, rencontres d’écrivains). On voit en lui l’auteur français type, cultivé et racé, stéréotype qu’il s’évertue pourtant à pourfendre. Mais de notre côté, observe-t-il, nous créons bien des stéréotypes sur la figure de nos homologues chinois. Au fond, nous nous connaissons si peu…

Aimable quand il évoque les autres et se parant d’une ironie douce quand il parle de lui (« Mes romans sont peu susceptibles de contribuer profitablement à la prospérité de l’industrie planétaire de l’entertainement éditorial »), Philippe Forest narre dans Pi Ying Xi comment la découverte de l’Asie et ses inépuisables ressources artistiques lui ont permis un temps de lutter contre le terrible chagrin qui l’assaillait.

Pour mémoire, l’ensemble de l’œuvre de Forest, depuis L’Enfant éternel et Toute la nuit, est marquée par le thème de la disparition de sa fille Pauline à l’âge de 5 ans. C’est à partir de Sarinagra, mu par la volonté de rompre avec le passé, que Forest a effectué un grand voyage au Japon. Se nourrissant des plus grands artistes du Soleil levant et plus tard de certains auteurs chinois dont il est devenu le soutien et le lecteur attentif, il contribuera à faire connaître leur production en France.

Pi Ying Xi, comme deux bras de fleuves s’unifiant, fait magnifiquement converger ces deux thèmes chers à l’œuvre de Forest : d’une part l’ouverture aux cultures chinoises et japonaises (pourtant si dissemblables comme il l’explique très bien), d’autre part l’expérience du deuil qui constitue le point de départ et la fondation de son travail d’auteur.

Pi Ying Xi signifie « théâtre d’ombres ». Il s’agit de cet art ancestral japonais dont l’auteur va découvrir toute la beauté. Et surtout, au cours d’un de ces voyages où il se sent perdu, apprendre comment un empereur, fou de désespoir après la mort de son épouse, a inventé ce théâtre de marionnettes qui aurait le pouvoir, en recréant leurs ombres, de redonner vie et formes aux défunts.

Et s’il en était de même pour chacun de nous ? Et si l’art avait le pouvoir de redonner vie à nos chers disparus ? Tout espoir peut alors renaître. En rêve, Philippe Forest pressent que sa fille Pauline n’est pas morte et que lui et sa femme « pourront la revoir et reprendre certainement avec elle (leur) vie d’avant ».

Œuvre intime aussi bien qu’émouvante, c’est à travers l’air de ne pas y toucher justement que Philippe Forest nous conduit à une très juste méditation sur l’existence et sur le pouvoir de la littérature. Pour l’auteur, la vie est d’une certaine façon incompréhensible. « Restera à jamais incompréhensible ce que l’on a vécu », dit-il. Mais la littérature est là pour lui donner un sens. La littérature est le matériau qui permet à nos vies de tenir debout, malgré les drames et malgré les chagrins. « On se raconte à soi-même ce qui fut. Afin de le comprendre. »

Pi Ying Xi, théâtre d’ombres de Philippe Forest, Gallimard, 2022, 336 p.Un jour qu’il se promène dans son quartier du XIIIe arrondissement de Paris, Philippe Forest se laisse entraîner près de l’esplanade des Olympiades dans un restaurant du quartier chinois. Il n’est pas rare qu’on vous y serve, en même temps que le dessert, des fortune cookies, ces sortes de friandises, biscuits pâteux ou sableux et toujours trop sucrés qu’accompagne, sur le recto de leur emballage coloré, une formule particulière. Ce peut être une parole de sagesse ou bien une salutation, ou encore un présage, une devinette, un code à observer. Ce jour-là, c’est un appel que Philippe Forest découvre sur l’emballage de son fortune cookie. Et il y est écrit : « Au secours ! je suis prisonnière dans ce quartier...
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