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Culture - Décryptage

Comment aborder les « Érections irréductibles » de Ziad Abillama ?

Dans son exposition à la galerie Saleh Barakat, l’artiste affirme avoir sculpté, réfléchi et pensé la dynamique de la thaoura.

Comment aborder les « Érections irréductibles » de Ziad Abillama ?

Comment les œuvres monumentales de Ziad Abillama, faites d’une base métallique parfaitement sculptée supportant un pneumatique qui s’insère dans les entrailles de la sculpture font-elles écho à sa pensée et renvoient à toute la dynamique de la thaoura, entamée et avortée ? © Christina Rahme

Ziad Abillama a toujours été intéressé par les dichotomies et les subjugations qui animent le monde : l’Orient pour l’Occident, la femme pour l’homme et le moi pour l’autre. Intéressé par ce manque d’équilibre constant et ce rapport de force « phallique, défaillant et symbolique », il dénonce la supériorité de la pensée occidentale et l’idée de son infaillibilité, de son irréductibilité. « Ce diktat se doit d’être aboli, dit-il, pour pouvoir accomplir de grandes choses. » Pour l’artiste, rien n’est infaillible, rien n’est irréductible. L’Orient n’est pas que géographique, il est aussi la poésie, le rêve, l’imaginaire, cet endroit entre la pensée et la technologie, la raison qui s’oppose au rêve. Rien qui ne s’essouffle pas : que ce soit le phallus, l’empire américain ou l’être humain, nous sommes tous voués à disparaître. Voilà pourquoi le pneumatique apparaît dans ses sculptures. Il est l’esprit, le principe vital par lequel le corps est animé, il est la puissance du divin que l’on peut distinguer dans la pensée qui provient de son essence. Dans son travail conceptuel, et son exposition Les Érections irréductibles qui se tient à la galerie Saleh Barakat, Ziad Abillama n’a jamais abandonné la dimension esthétique et s’intéresse à ce que l’œuvre ne soit pas que politique. La base solide et bien ancrée dans le sol n’a pas de raison d’être si ce qui fait sa force risque de se vider de son pneuma (esprit vital). Dans sa vision, le matériau solide représente la technologie qui se pense éternelle, inébranlable, incassable, impénétrable. L’artiste travaille les volumes et les proportions, convaincu qu’une forme peut, à l’arrivée, faire sens. Alors, comment ces œuvres monumentales faites d’une base métallique parfaitement sculptée supportant un pneumatique qui s’insère dans les entrailles de la sculpture font-elles écho à sa pensée et renvoient à toute la dynamique de la thaoura, entamée et avortée ?

Comment les œuvres monumentales de Ziad Abillama, faites d’une base métallique parfaitement sculptée supportant un pneumatique qui s’insère dans les entrailles de la sculpture font-elles écho à sa pensée et renvoient à toute la dynamique de la thaoura, entamée et avortée ? © Christina Rahme

Comment garder le langage vivant ?

Érections irréductibles est avant tout une exposition qui a pour vocation d’accompagner le mouvement de contestation. « Si nous assumons la contradiction d’avoir répété un schéma que nous voulions abolir (d’avoir reproché aux autorités l’incapacité de servir le peuple, de réfléchir à un plan de survie et d’organiser une résurrection), face à notre échec, nous peuple libanais qui avons failli à notre devoir de mener à bon port un mouvement qui aurait pu tout changer, » alors la question que pose Ziad Abillama est la suivante : « Quel langage pour la thaoura ? Faut-il expliquer aux gens ce qui se passe, ou donner le pouvoir à ceux restés fidèles au message de base ? La crise était, certes, une crise de légitimité, mais aussi et avant tout une crise du langage. Les hommes politiques étaient inaudibles mais, nous, révolutionnaires du 17 octobre 2019, nous l’avons été aussi. »Cette exposition a aussi pour vocation de mettre en lumière la réalité. « Comment, demande l’artiste, des milliers de jeunes gens déterminés et vaillants ont-ils été muselés ? Faut-il tenter de comprendre ou d’agiter le langage ? poursuit-il. Moi, je veux agiter le langage. Dans des temps plus normaux, face à mon travail, j’aurais assumé le fait que le visiteur l’interprète à sa façon et se débrouille pour ingérer l’œuvre, mais pas cette fois, l’enjeu est trop important. Je ne me positionne pas comme étant un artiste textuel, je veux faire un visuel qui en dit long. Lorsque Picasso (toute proportion gardée) crée Les demoiselles d’Avignon, une œuvre qui ne répond à aucune cohérence, lui qui a toujours reconnu ignorer tout de la philosophie, réunit des philosophes pour s’assurer que le message était clair. »

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Ziad Abillama s’interroge alors comment rester fidèle à ce premier langage de la thawra qui a vu les gens scander dans la rue : « Vous ne nous représentez plus, nous voulons le pouvoir. » « Où est donc passée la rage du peuple ? » lance-t-il. Alors qu’il aurait dû se soumettre à la crise de légitimité portée par le langage nouveau et salutaire “kellon yaané kellon!” le voilà piégé par sa puissance nouvellement acquise, dit le sculpteur dans un texte qui appuie sa vision (voir par ailleurs) et d’ajouter : « La bénédiction lui avait pourtant offert des ailes. Elles l’emportèrent par-delà les nuages de la réalité, prison de ses anciens maîtres. A-t-il reconnu le présent qui lui était offert ? »

Comment les œuvres monumentales de Ziad Abillama, faites d’une base métallique parfaitement sculptée supportant un pneumatique qui s’insère dans les entrailles de la sculpture font-elles écho à sa pensée et renvoient à toute la dynamique de la thaoura, entamée et avortée ? © Christina Rahme

Comment empêcher le langage sacré de se médiatiser ?

Lorsque la question de la communauté se pose et de ce qui ne fait plus sens se pose également, il faut réagir et c’est dans ce sens-là que l’artiste a réagi. Le pneumatique fait partie de la pensée primordiale. Il va se dégonfler, va vieillir avec le temps, va passer donc à l’intérieur de cette totalité qui semble esthétiquement réussie. Il y a un principe contradictoire qui échappe à sa logique première. Construire des édifices sur des sables mouvants ne sert à rien.

Et si le pneumatique se dégonfle, l’objet perd de sa valeur esthétique et la trahison par rapport au métal s’installe, comme la trahison de l’esprit de la thaoura par rapport à ses fondements premiers. Pour Ziad Abillama, le langage ne doit pas être médiatisé. Parler de l’explosion du 4 août comme d’un événement qui est passé, tenter de lui trouver des explications, même sordides, tuent la dynamique. Pour que la révolution persiste, le passé doit demeurer notre présent. Il faut garder l’idée d’être agité par l’incompréhensible, l’indicible. Lorsque les médias se sont emparés de la révolution, elle a perdu de sa puissance, estime l’artiste. Une surenchère de virilité s’est installée, et plutôt que de rester dans l’action, elle a transformé le mouvement en réaction. La thaoura est devenue un produit que les médias ont consommé. « Sa lucidité (l’artiste évoque le peuple, NDLR) devait le protéger, le réduire à ses nouveaux alliés sans peur de la faiblesse toute relative qui devait le séparer de ses ennemis. Mais il s’enivra de leur puissance, et voici qu’il consomme sa joie au lieu des s’arrêter sur des acquis. Au moment où il se distingue, il reproduit la puissance de ceux qu’il déteste. Ceux-là même qui n’ont plus comme habit que leur puissance désormais vide de sens. » « Alors, comment réagit-on face à la construction du masculin à l’emplacement d’un féminin, face au pouvoir qui perd son essence lorsque nous ne sommes plus le signifiant maître ou le maître du discours ? » s’interroge Ziad Abillama. Obsédé par son idée, l’artiste travaille avec beaucoup d’érudition, d’accumulation historique, de méditation et de recul. Au final, voilà un artiste conceptuel qui veut se démarquer du conceptuel incompréhensible. Pour lui, une œuvre qui n’a pas de sens n’est pas une œuvre d’art. À la critique de s’emparer de son œuvre et au spectateur de la décrypter, de déconstruire ses complexes et de trouver des solutions par le chemin de l’art. Regarder les sculptures comme une simple œuvre d’art ou faire un examen de conscience ? Car la révolution n’est-elle pas un peu comme l’intrusion de l’inconscient dans la conscience ?

*Les textes en italique sont extraits d’un manifeste que le lecteur pourra retrouver dans son intégralité, dans la version web.

Les Érections irréductibles Ziad Abillama

À la galerie Saleh Barakat, jusqu’au 26 février.

Ziad Abillama a toujours été intéressé par les dichotomies et les subjugations qui animent le monde : l’Orient pour l’Occident, la femme pour l’homme et le moi pour l’autre. Intéressé par ce manque d’équilibre constant et ce rapport de force « phallique, défaillant et symbolique », il dénonce la supériorité de la pensée occidentale et l’idée de son...
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