Critiques littéraires Patrimoine

Modernité et patrimoine : dialogue aux portes d’une ville détruite

Dans cette histoire courte qui vient de paraître aux éditions L'Orient des Livres, avec le soutien de la fondation Afaq, l’auteur donne à voir une femme qui, dans ses rêves, imagine une relation humaine entre deux bâtiments. Une explosion va engendrer la destruction de la ville et sa reconstruction par le biais d’outils non conventionnels. L’Orient littéraire en publie la préface signée Jad Tabet.

Modernité et patrimoine : dialogue aux portes d’une ville détruite

© Shawki Youssef pour l'illistration et la couverture

J’appartiens à une génération qui a adhéré totalement au projet moderne.

Lorsque nous sommes entrés à l’université, au milieu des années soixante, les choses nous semblaient si simples, si évidentes que notre perception du monde en devenait d’une naïveté déconcertante. Nous vivions à une époque qui avait foi dans le pouvoir de la science et des techniques nouvelles pour mettre fin à la pauvreté et l’arriération sociale. Nous étions fermement convaincus que les voies du progrès et du développement étaient désormais grandes ouvertes depuis que les peuples d’Asie et d’Afrique avaient obtenu leur indépendance en se libérant du joug colonial.

Nous croyions au projet du modernisme architectural qui se proposait de rompre avec le passé et de rejeter les formes urbaines léguées par l’histoire afin de les remplacer par des structures nouvelles basées sur un système rationaliste qui permettrait la réorganisation des réseaux de transport, la répartition fonctionnelle de l’espace urbain et l’adoption d’un langage architectural ouvert sur le monde. Le séisme provoqué par l’avènement de la modernité dans nos vies n’avait fait qu’accroître notre adhésion au modèle de la « ville radieuse » qui portait en lui la promesse d’une vie meilleure, la transition vers un monde nouveau où chacun aurait accès à la prospérité, à la santé, à la sécurité, loin des formations urbaines traditionnelles, dégradées et surpeuplées.

Lorsque la guerre a détruit nos villes et nos villages, nous avons commencé à comprendre que les choses n’étaient pas aussi simples que nous le croyions. Lorsque les bulldozers ont arraché le cœur historique de Beyrouth, nous avons compris que le modèle prôné par le discours moderniste avait donné naissance à un espace figé, sans vie. La conception traditionnelle de l’harmonie urbaine, cette image idéale brossée par le siècle des Lumières qui avait servi de fondement au projet moderne nous paraît aujourd’hui totalement utopique. Face aux disjonctions et aux ruptures qui caractérisent les villes contemporaines, ce concept n’est plus en mesure d’apporter des réponses à des questions aussi urgentes qu’existentielles. Face au discours moderniste global apparaissent désormais des équilibres plus incertains.

Ainsi nous trouvons-nous face à deux modèles qui s’opposent :

Le premier a la précision d’un rationalisme rigide, la simplicité et la régularité de l’ordre formel. Il se base sur une approche globalisante inspirée de la rhétorique classique et basée sur l’idée d’un développement continu et harmonieux des formes urbaines. Ce modèle a montré ses limites puisqu’il n’a pas réussi à produire un environnement urbain fédérateur capable d’intégrer les spécificités spatiales et culturelles des lieux.

Quant au deuxième modèle, il se rapproche du « modèle discontinu » développé par Roland Barthes (Essais critiques, littérature et discontinu, Seuil, 1964). Il accompagne sans cesse le nouveau par l’ancien, ne craint pas de répéter mais combine différemment ce qu’il répète, revient sur ce qu’il a exposé, afin de découvrir les dimensions multiples des choses. Ce modèle-là n’aborde la continuité que sous une forme « fuguée ». Il s’approprie les contradictions et, s’il cherche à atteindre une forme d’unité, c’est à la manière de l’art contemporain, à travers la combinaison complexe de sons et de rythmes dissonants.

L’abandon des ambitions globalisantes du projet moderniste n’implique cependant pas le retour nostalgique aux formes anciennes. Car la nostalgie du passé risque d’aboutir à figer la mémoire et à transformer les éléments patrimoniaux en des objets morts, dans une mise en scène macabre qui tente désespérément de raviver un passé qui n’est plus. Remettre en question la conception rigide du rationalisme moderniste ne signifie pas non plus la soumission à un capitalisme sauvage qui fait des fluctuations du marché le critère unique du cycle économique, livrant ainsi la ville en pâture aux spéculations immobilières débridées.

Beyrouth se tient aujourd’hui au seuil de sa mémoire. Mais cette mémoire-là git sous les décombres. Si l’effondrement de la mémoire pousse généralement à raviver le passé, il n’en demeure pas moins que les destructions ont fait du passé notre présent. Nous sommes ainsi condamnés à avancer, tels des funambules, sur des fils tendus au-dessus du vide engendré par la destruction, pour faire face à deux nécessités contradictoires : d’une part, trouver une forme de planification qui permette de préserver la diversité sociale et fonctionnelle de l’espace urbain et d’éviter la soumission au fait accompli et à la spéculation foncière sauvage. Et d’autre part, trouver le moyen de permettre à la ville de s’ouvrir à l’aléatoire, aux rythmes anharmoniques et aux voix discordantes, accepter l’imprévu et traiter avec des éventualités jusque-là inconnues.

Dans cette équation, la pensée se mêle au concret, les différents niveaux se mélangent et nous entrons dans une nouvelle ère qui dépasse les principes du modernisme pour engendrer un nouveau projet culturel qui, s’il n’est pas encore tout à fait esquissé, doit permettre l’ouverture au changement. Ainsi, loin de l’approche arbitraire qui détruit la mémoire de la ville et loin de la nostalgie du passé, nous nous devons de suivre d’autres voies. Des voies qui ne détruisent pas les structures anciennes, mais qui ne les reproduisent pas non plus machinalement. Des voies qui nous permettent de comprendre les principes selon lesquels ces structures ont été imaginées pour relever le défi d’une nouvelle modernité.

Nous sommes aujourd’hui face à une ville ravagée, et nous tentons de créer un langage nouveau. En plein cœur du dialogue entre la modernité et le patrimoine, il s’agit de réinterpréter la ville d’avant l’explosion alors que résonne déjà l’écho de la ville invisible.

Préface (traduite de l’arabe) de Asda’ Madina ghayr mar’iya (Résonances d’une ville invisible) d’Issam Chemaly, L’Orient des Livres, 2022.

J’appartiens à une génération qui a adhéré totalement au projet moderne.Lorsque nous sommes entrés à l’université, au milieu des années soixante, les choses nous semblaient si simples, si évidentes que notre perception du monde en devenait d’une naïveté déconcertante. Nous vivions à une époque qui avait foi dans le pouvoir de la science et des techniques nouvelles pour mettre fin à la pauvreté et l’arriération sociale. Nous étions fermement convaincus que les voies du progrès et du développement étaient désormais grandes ouvertes depuis que les peuples d’Asie et d’Afrique avaient obtenu leur indépendance en se libérant du joug colonial.Nous croyions au projet du modernisme architectural qui se proposait de rompre avec le passé et de rejeter les formes urbaines léguées par l’histoire afin de les...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut