Critiques littéraires Essai

Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem

Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem

D.R.

Cette version-livre du mémoire d’habilitation de Vincent Lemire est la première étude globale de l’histoire du quartier maghrébin de Jérusalem, littéralement au pied du Mur occidental (ou maghrébin selon Louis Massignon). Il n’existait qu’un passage de moins de quatre mètres entre le Mur et les premières maisons. Son auteur est un historien déjà très reconnu de la ville sainte.

Ce quartier a été constitué sous forme de waqf insaisissable (fondation pieuse) à partir de la reprise de Jérusalem par Saladin. Cette fondation disposait d’un certain nombre de financement dont les terres de Ayn Karim en Cisjordanie constituait la part la plus importante et bénéficiait aux Maghrébins installés à Jérusalem.

L’habitat de ce quartier n’était pas très différent de celui de la vieille ville de Jérusalem. Les habitants étaient des locataires du waqf qui devait leur assurer un ensemble de services.

Le livre est surtout consacré au dernier siècle de ce quartier. Dès avant la Grande Guerre, le mouvement sioniste a essayé d’en faire l’acquisition afin de le détruire pour créer une esplanade devant le Mur, ce qui est naturellement impossible puisqu’il s’agit d’un bien inaliénable. Sous le Mandat britannique, le waqf, étant maghrébin d’origine, peut apparaître pour certains responsables français comme un instrument d’influence. En 1929, il se trouve au centre des événements dits des émeutes du Mur des lamentations.

En 1948, il passe sous contrôle jordanien, mais les propriétés de Ayn Karim sont en territoire israélien. Les biens sont confisqués et les habitants expulsés au profit d’institutions juives. Le waqf se trouve en grande difficulté financière et l’islamologue Louis Massignon milite pour une aide venant de l’Algérie française, mais ce projet se fracasse avec la guerre d’Algérie. Après 1962, les États maghrébins indépendants se désintéressent de la question.

L’auteur consacre une étude minutieuse aux mécanismes de sa destruction en juin 1967 décidée par les autorités israéliennes dans la foulée de la prise de la Jérusalem arabe et aux traces laissées jusqu’à aujourd’hui par ce quartier devenu fantôme.

Le lecteur sera frappé par la multiplicité des sources utilisées et souvent évoquées de façon tactile et visuelle, et par la méthodologie qui évoque le travail de l’historien dans une recherche en train de se faire.

Comme le dit l’auteur avec bonheur : « Cette histoire est celle du quartier maghrébin, mais c'est aussi celle de Jérusalem, d'Israël, de la Palestine et de la Méditerranée. C'est l'histoire d'un lent basculement de l'âge des empires à l'âge des nations, d'une longue transition des structures et des souverainetés supranationales aux États-nations et aux souverainetés nationales. »

« Orphelins de l'Empire », les habitants du quartier maghrébin de Jérusalem le sont à plusieurs titres : orphelins de l'Empire colonial français mais aussi plus largement orphelins des empires islamiques déchus, protégés par les derniers feux de l'ambition coloniale française avant d'être piégés par la montée en puissance du projet national israélien. Ce n'est pas un hasard, sans doute, si les derniers documents que l'on peut collecter à propos des anciens habitants du quartier maghrébin proviennent de l'Unesco, de l'Unrwa, du Croissant-Rouge ou de la Croix-Rouge : aujourd'hui délogés de leur ancien lieu de vie, déracinés et déplacés, réfugiés à Silwan, Naplouse, Jéricho ou Amman, ces « orphelins d'empires » sont désormais placés sous la responsabilité de la communauté internationale.

C’est une contribution des plus essentielles à l’histoire de Jérusalem et une pièce importante au dossier du conflit israélo-palestinien. Cela démontre l’importance de cet ouvrage.

Au pied du Mur, vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem (1187-1967) de Vincent Lemire, Seuil, 2022, 416 p.

Cette version-livre du mémoire d’habilitation de Vincent Lemire est la première étude globale de l’histoire du quartier maghrébin de Jérusalem, littéralement au pied du Mur occidental (ou maghrébin selon Louis Massignon). Il n’existait qu’un passage de moins de quatre mètres entre le Mur et les premières maisons. Son auteur est un historien déjà très reconnu de la ville sainte.Ce quartier a été constitué sous forme de waqf insaisissable (fondation pieuse) à partir de la reprise de Jérusalem par Saladin. Cette fondation disposait d’un certain nombre de financement dont les terres de Ayn Karim en Cisjordanie constituait la part la plus importante et bénéficiait aux Maghrébins installés à Jérusalem.L’habitat de ce quartier n’était pas très différent de celui de la vieille ville de Jérusalem. Les...
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