Critiques littéraires

Quignard : Amour et musique font bon ménage

Dans L’Amour la mer, Pascal Quignard continue d’explorer le mystère sans fin de notre existence. Au XVIIe siècle, un groupe de musiciens traverse l’Europe pour donner des concerts. Hatten et Thyllen, lui compositeur, elle soliste, s’aiment d’un amour éperdu. Amour et musique sont capitales.

Quignard : Amour et musique font bon ménage

© Despatin & Gobeli

Le silence d’avant le concert est le même que celui qui préside à la table de jeu. Au moment où les cartes sont distribuées, le joueur retient son souffle. De la même façon, avant de se lancer dans l’exécution d’un morceau, un quatuor de musiciens marque un temps d’arrêt. Dans un instant tout va devenir possible. « On a plutôt le sentiment qu’ils lisent, ou même qu’ils sont partis ailleurs, très loin ailleurs. Ou qu’ils comptent le temps. Ou simplement qu’ils chantonnent leur partie avant de la faire sonner. »

Depuis ses premiers écrits, Carus paru chez Gallimard en 1979 en passant par le Salon du Wutenberg (1986), Tous les matins du monde (1991) qui avait été adapté avec succès au cinéma et permis de faire redécouvrir la viole de gambe et la musique baroque, mais aussi avec Terrasse à Rome (2000) ou Villa Amalia (2006), Pascal Quignard ne cesse d’interroger, de scruter, d’appréhender pour le consacrer le quotidien sensible de chacun de ses personnages. Il est un des rares auteurs à les coller d’aussi près, comme si l’écriture était capable, d’un trait de plume, d’anticiper leur réaction. La plume de Quignard ne lâche jamais ses personnages. Elle les suit et les titille. « On croit toujours que l’âme peut faire relâche et prendre repos. Mais rien n’écarte les brusques souvenirs chez les femmes. Et rien n’apaise la mémoire chez les hommes. » Quignard est toujours à l’affût. Il est toujours en quête d’une surprise. Son écriture si particulière, si investie dans le dedans des choses, cherche l’inattendu.

Il n’est pas étonnant dès lors que ses personnages soient principalement des musiciens. S’il est des êtres vigilants mais toujours sensibles car toujours tendus vers le moment d’après, ce sont eux : les musiciens. « La vie des musiciens est courageuse parce que le bout de leurs doigts sont en sang puis en corne. Leurs plectres sont des griffes. Leurs sautereaux sont des becs », dit-il. Toujours, Quignard revient sur son cher XVIIe siècle, celui de l’homme et de ses contradictions, celui de l’invention de la modernité, celui du théâtre et de la musique baroques.

L’Amour la mer est une plongée au chœur d’un groupe de musiciens –  on ne peut pas encore dire une troupe  – qui joue en Europe. Leur métier n’est pas encore réglementé. On joue, mais on ne se sait pas encore vraiment comment le faire. Des fois, les musiciens sont payés, d’autres fois non. Des fois, ils sont adulés, réclamés, choyés, d’autres fois on se méfie d’eux, notamment lorsque l’on perçoit que la magie de leur jeu peut faire concurrence aux prêches des prêtres. La musique élève l’esprit, mais le conduit vers un ailleurs qui échappe à tout contrôle. Avec la musique, l’homme expérimente sa liberté.

C’est toute cette vie de l’intérieur –  « vies de musiciens, querelles de fausses notes, problèmes d’éclairage, attributions de bois de chauffage, dons de tabatières, de rubans de soie (…) puanteurs de perruques trempées, relents de vin acide, odeurs perpétuelles de suie » que Quignard nous fait ressentir. Et quoi de plus beau que de mettre en scène deux amants pour permettre à une passion de vibrer d’autant plus fortement.

Thyllen est une jeune femme grande et majestueuse. Elle vient de la Baltique. Son père est mort en mer. Elle porte le chagrin mais aussi la puissance de vivre. Elle dit de ses rêves qu’ils sont « une poussée que nul ne peut contrôler ». Elle aimera et abandonnera Hatten, un génie de la musique, grand lui aussi, mais austère, mal aimé dans l’enfance. C’est un frondeur silencieux. Il a quitté Dieu pour la musique. « Un jour une femme qu’il aimait est partie sans daigner dire un mot, en direction d’une plage de la mer du Nord qui est située plus loin que les îles de la Frise », raconte Quignard. Marqués du sceau de l’amour sur leur corps, ces deux-là vont se chercher tout au long de leur vie.

Élans, regrets, impulsions, souvenirs, attentes, le roman joue de ce mouvement perpétuel que sont les relations entre un homme et une femme, entre tous les hommes et toutes les femmes. Quignard s’affranchit d’une histoire construite (ne croyez pas ici en un roman historique classique ou une bluette amoureuse) pour faire gicler des éclats poétiques de la matière du temps. Dans L’Amour la mer où se lient et se délient sans cesse les corps et les âmes, le travail du romancier, une fois de plus, une fois encore, une fois de mieux, cherche « à mettre au jour ce que cache l’ombre de la nuit ».

À rebours de la pensée techniciste dominante, contre l’horrible diktat du développement personnel, Quignard pense que le besoin de sens n’est pas très utile. La littérature n’est pas faite pour dévoiler le monde, mais pour rendre compte de son mystère. N’est beau que ce qui est incompréhensible. Bien sûr que la naissance et la mort sont des phénomènes incompréhensibles. L’amour aussi est incompréhensible. Mais quand ce sentiment apparaît, ce « quelque chose qui continue à espérer quand tout vient faire défaut – le corps, l’heure, la force, la grâce, l’âge, la peur », alors l’amour relève sa profonde beauté. Comprendre cela, l’expérimenter dans la chair de chaque personnage et au poids de chaque mot fait vraiment de L’Amour la mer un très beau roman.

L’Amour la mer de Pascal Quignard, Gallimard, 2022, 400 p.

Le silence d’avant le concert est le même que celui qui préside à la table de jeu. Au moment où les cartes sont distribuées, le joueur retient son souffle. De la même façon, avant de se lancer dans l’exécution d’un morceau, un quatuor de musiciens marque un temps d’arrêt. Dans un instant tout va devenir possible. « On a plutôt le sentiment qu’ils lisent, ou même qu’ils sont partis ailleurs, très loin ailleurs. Ou qu’ils comptent le temps. Ou simplement qu’ils chantonnent leur partie avant de la faire sonner. » Depuis ses premiers écrits, Carus paru chez Gallimard en 1979 en passant par le Salon du Wutenberg (1986), Tous les matins du monde (1991) qui avait été adapté avec succès au cinéma et permis de faire redécouvrir la viole de gambe et la musique baroque, mais aussi avec Terrasse à Rome...
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