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Les douze commandements


Une cause noble n’est vaincue que si on

la défend mal, ou qu’on triche en la défendant.

Ahmed Khiat, écrivain algérien

C’est aujourd’hui que notre ministre des Affaires étrangères s’en va, d’un pas confiant, remettre sa copie, soigneusement léchée, au jury arabe réuni à Koweït. Cette prestation écrite est le fruit d’un consensus intervenu entre le président de la République, le président de l’Assemblée et le chef du gouvernement sans que l’on ait jugé nécessaire, ou même utile, de soumettre la question à la réflexion du Conseil des ministres. Ce texte, le chef de la diplomatie libanaise est bien décidé à l’assortir, à l’oral, d’une de ces envolées lyriques propres à émouvoir les plus pisse-froid des examinateurs. Un bachotage à la diable et puis un peu d’esbrouffe, un brin de bagout : au lycée et plus tard à la faculté, c’était parfois assez pour enlever le morceau. Sauf que cette fois, les enjeux sont d’une importance exceptionnelle mais que la partie est truquée, que les dés sont pipés, les cartes biseautées. Qu’il est clair que tout le monde triche, le comble étant enfin que tous les joueurs en sont parfaitement conscients.


Cela dit, elle n’avait rien d’un charmant et désuet questionnaire de Proust, cette liste d’une douzaine d’exigences que venait dernièrement présenter à Beyrouth le chef de la diplomatie koweïtienne, dûment mandaté en cela par les monarchies du Golfe et plus d’une puissance occidentale. Courtoisement déclinée sous forme d’idées et de propositions, l’initiative n’en revêtait pas moins l’allure d’un ultimatum en règle. Le Liban, en effet, se voyait pratiquement sommé de s’y soumettre, comme seul et unique moyen de se racheter une bonne conduite, de mettre fin à son isolement et de bénéficier d’une précieuse assistance internationale.


Ces douze commandements ne font certes que réunir en un accablant recueil les griefs et souhaits maintes fois émis par les gouvernements étrangers, mais aussi par l’ONU afin que le Liban retrouve sa qualité – et sa dignité! – d’État à part entière. Le plus navrant cependant est que toutes ces tares n’ont fait que s’aggraver avec le temps. Évoquées dans le document koweïtien, les réformes structurelles, notamment financières, continuent de traîner la patte, les responsables faisant souvent preuve d’une hallucinante légèreté. En pleine cérémonie de signatures de l’accord d’inspiration américaine portant sur une providentielle fourniture de mégawatts jordaniens, on a pu voir ainsi le ministre de l’Énergie montrer indélicatement à son collègue syrien, avec force éclats de rire, ses échanges de messages téléphoniques avec sa bonne amie, l’ambassadrice US. En pleins travaux d’approche avec le Fonds monétaire international, on vient de voir aussi un ministre des Finances, apparemment peu familier des règles en matière de budget, prétendre s’arroger le pouvoir de fixer les taux de change.


Mais revenons au cœur du problème, à cette obsession du Hezbollah qui est la motivation première de la démarche inspirée par l’Arabie saoudite. Les monarchies du Golfe sont certes en droit de s’alarmer – et de s’irriter – au spectacle d’un État failli, le Liban, dont les autorités s’égosillent à clamer leur souci d’une excellente entente avec l’environnement arabe, dans le même temps que la milice, bien présente au sein du gouvernement, combat au Yémen et fait même du pays un havre, et même une tribune médiatique, pour les dissidents du Golfe. De même, ces royaumes ont bien raison d’imputer ce grave paradoxe à la mauvaise foi, la veulerie, la duplicité ou la franche complicité d’une partie du personnel dirigeant. Mais ils savent fort bien, que diable, que même avec la meilleure volonté du monde, le Liban est aujourd’hui impuissant à faire entendre raison au Hezbollah, serait-ce au prix exorbitant d’une guerre civile. Nous savons qu’ils le savent, et ce fait ne leur échappe sûrement pas. Mais s’il en est ainsi, à quoi peut bien rimer une aussi implacable mise en demeure ?


Cette dernière n’aurait véritablement de sens que si elle présageait de l’une ou l’autre de ces deux éventualités. Dans la première, on verrait exercer un substantiel surcroît de pressions politiques, économiques et autres sur un Liban déjà chancelant. C’est ce que laissent craindre divers indices, dont le moindre n’est pas la réorganisation en cours du panorama politique sunnite que parraine l’Arabie. Mais hors d’une exacerbation des tensions sunnito-chiites, en quoi l’éclipse de Saad Hariri et l’irruption hier, sur la scène publique, de son frère Baha’a, jugé moins porté aux concessions, peuvent-elles changer sensiblement la donne? Quelle mesure concrète escompte-t-on par ailleurs d’un État libanais qui a épuisé son crédit, qui n’a plus rien à offrir ou même à marchander ? Et surtout, n’est-ce pas la population libanaise dans sa totalité que l’on aurait sanctionnée en affamant à outrance le pays ?


Plus clémente serait la seconde éventualité, où l’on verrait en effet les Arabes se rendre enfin à cette terrible, pathétique évidence : c’est tout un pays, dans ses diverses institutions comme dans l’intégralité de sa population, qui est retenu en otage par une milice obéissant aux ordres d’une nation étrangère. Plutôt que de s’acharner sur l’otage pour l’amener à exécuter à la lettre les résolutions internationales, il est donc grand temps que l’ONU se décide à prendre elle-même les choses en main au vu des nombreuses options, pas nécessairement guerrières, que prévoit sa propre Charte.


Il va de soi, en revanche, que toute intervention internationale est tenue de s’appuyer aussi sur les cris de souffrance ou de révolte des humanités concernées. Une contestation populaire n’est pas un théâtre où l’on fait relâche. Et si, plus que jamais, espérer est un devoir national, il ne faut pas croire qu’espérer se résume à attendre de voir agir quelqu’un d’autre…

Issa GORAIEB

[email protected]


Une cause noble n’est vaincue que si on la défend mal, ou qu’on triche en la défendant. Ahmed Khiat, écrivain algérien C’est aujourd’hui que notre ministre des Affaires étrangères s’en va, d’un pas confiant, remettre sa copie, soigneusement léchée, au jury arabe réuni à Koweït. Cette prestation écrite est le fruit d’un consensus intervenu entre le président de la...