Critiques littéraires Poésie

Chants in Blue

« Oui, en période de crise, nous demandons souvent au poème de chanter. » La poésie de Yusef Komunyakaa, lauréat du Pulitzer de poésie, jaillit d’une verve vernaculaire dont la douleur typiquement « bluesy », marche, parfois danse, aux rythmes et syncopes du jazz.

Chants in Blue

© Edu Bayer

Né en 1947 à Bogalusa, aux frontières de la Louisiane et du Mississipi, Yusef Komunyakaa est poète, professeur d’université spécialisé dans l’enseignement de la poésie, auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages. Sa poésie a reçu de nombreuses distinctions dont le Kingsley Tufts Poetry Award et le Pulitzer Prize for Poetry en 1994 pour son recueil Neon Vernacular.

Avant la parution de Face à cela/ Facing it aux éditions algériennes APIC dans la collection « Poèmes du monde » dirigée avec un éclectisme exigeant par le poète Habib Tengour, la poésie de Komunyakaa n’avait connu que de rares traductions en français (quelques numéros de la revue Les Hommes sans épaules, et une petite plaquette à tirage limité suite à l’attribution du Prix W. Faulkner). Dans Face à cela, le choix des textes et de leur chronologie est effectué par Komunyakaa. Ce recueil, tout comme chaque poème de Komunyakaa, a un pouvoir d’invisibilité. Quelque chose d’accessible circule à travers ses mots et teinte son style d’ordinaire. Sachant que l’ordinaire tient chez Yusef Komunyakaa de l’oralité, cette souplesse s’avère fluidité magnétique.

« (…) Je reviens sur mon reflet dans la vitrine/ & m’interroge ; Suis-je devant un autre/ Lucky Thomson, un Marion Brown/ dans un accès de parano in Blue, /une autre peau noire/ qui s’est réveillée un matin dans un rêve/ & a quitté son enveloppe/ dans son rêve ? Suis-je celui qui a osé/ marcher sur une faille dans le trottoir,/ pour prendre son tournant de minuit & ne jamais revenir/ entier, ou celui qui a essayé de faire baisser les yeux/ qui lui ont planté une lame en plein cœur ?/ J’veux dire, j’m’y connais un peu aussi/ en oiseaux de minuit & en banjos. Yeah,/ chérie, j’m’y connais pour causer aux fantômes. »

L’oralité de la poésie de Komunyakaa est retranscrite avec brio par feu Jean Migrenne auquel on doit la traduction pour la première fois en France de poètes américains contemporains tels que les prix Pulitzer Henry Taylor et Rita Dove, ainsi que James A. Emanuel et Marilyn Hacker. La vitalité des vers et l’esprit du poète sont essentiellement préservés. Toutefois, la liberté prise par Migrenne éloigne certains poèmes de l’original et révèle des inégalités. La traduction manque quelquefois de précision ou de subtilité, voire apporte un élément de sens inexistant en anglais. Lorsque Komunyakaa pose que le traducteur est « créateur associé » du poète, Migrenne valide de manière totale, affirmant que « le traducteur se doit de re-composer » (à la suite de l’entretien avec le poète). Cette publication bilingue offre assurément une navigation pleine de défis, entre le poème de Komunyakaa et sa traduction.

« L’évasion faite homme, c’est toi, l’artiste/ Henry Brown, cloué dans une caisse/ plus à l’étroit que dans un tonneau à rire, / couché en position fœtale à rêver d’une vie/ après la mort, attendre qu’à Philadelphie/ un pied-de-biche force le couvercle/ (…) Quand Box Brown se repliait dans sa caisse/ pour leur faire voir un homme libre, il disait:/ ‘Là vous me voyez & maintenant, on ne me voit plus’. »

Yusef Komunyakaa invoque dans ses vers les personnages historiques – célèbres ou oubliés –, les fleurs, les oiseaux, les œuvres d’art et les instruments de musique puisés dans sa filiation intime. Concerné par les drames de son époque, le poète cultive également les liens avec le passé : faits marquants de l’Histoire des États-Unis – colonisation, esclavage, ségrégation raciale, guerre du Viêtnam – ; tout en n’oubliant pas d’autres territoires du monde touchés par la violence. Tout ce qu’il raconte, mène à son décor intérieur. Face à l’abject, l’émancipation dans son poème nait de dire ce qui est. Sans s’y résoudre, sans salut et sans désespoir. La douleur est présente, l’apaisement aussi. La mort prend bien des formes. D’où l’étrange douceur.

« Sous l’eau, les graviers sont aux écoutes:/ nous avons un message/ Les arbres se pressent davantage aujourd’hui./ Dans les bois électriques le chant/ s’est tu. Le temps est à la pluie:/ trop doux pour qu’il neige./ (…) Les agaces nous dévisagent, patientes,/ toujours. Les graviers sont aux écoutes./ Mais, à cette heure, nous ne savons dire que:/ ‘Miséricorde, prends-moi dans Tes bras’. »

Komunyakaa commence à écrire de la poésie dans les années 70, après son retour du Viêtnam en tant que correspondant pour The Southern Cross, journal de l’armée américaine. L’influence de la guerre du Viêtnam sur son écriture reste importante au fil des ans. Avec une œuvre parmi les « plus originales depuis les poètes de la Harlem Renaissance et l’émergence de la Beat Generation », Yusef Komunyakaa « s’est affirmé comme l’un des poètes les plus importants de la poésie étatsunienne contemporaine. (…) Omniprésente dans des pans entiers de son œuvre, la musique ne fait pas office chez lui de simple source d'inspiration, mais d’une sorte de matrice à un travail d’alchimie (…) ». (C. Dauphin, Les Hommes sans épaules).

« (…) entre tradition & chêne vert/ à bouffer l’arbre aux pendus/ par la racine. Je suis un homme/ sorti gamin/ de Little Rock, Selma/ Mobile & Bogalusa./ (…) nos ombres s’affrontent, l’une/ en l’autre divisée : la bonne/ & la mauvaise, le bon côté du cerveau/ à cheval sur le signe cabalistique tracé/ dans la terre de Louisiane. De ça…/ de salive & boue, paille/ & mythe, corde à guitare, amour/ & doute, mes chants ne cessent de sortir/ jusqu’à ce qu’émane des marais/ le visage des vendus à l’encan./ Il n’y a plus de poinçons/ de propriété sur ma peau, plus d’embrassades & de baisers secrets/ pour m’entrainer au fond dans un silence/ de satin blanc & de plume/ taillée au bord des eaux mortes. »

Musique et oralité fondent le mystère de la poésie de Komunyakaa. Son poème est toujours adressé, dans l’altérité. Sa langue familière offre un accès direct à la réalité. Son poème se déploie dans le noir. La lumière est pour autant là. Les dimensions philosophique, spirituelle, politique de son écriture, se fondent dans la parole parlée. Chaleur du souffle et froideur du métal, irrégularités des touches noires et blanches et porosité du bois, ça joue et ça parle d’abord. Fortement empreinte de silence, sa poésie prend vie, multiple, lorsque dite à voix haute.

Face à cela/ Facing It de Yusef Komunyakaa, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Migrenne, APIC éditions, 2021.


Né en 1947 à Bogalusa, aux frontières de la Louisiane et du Mississipi, Yusef Komunyakaa est poète, professeur d’université spécialisé dans l’enseignement de la poésie, auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages. Sa poésie a reçu de nombreuses distinctions dont le Kingsley Tufts Poetry Award et le Pulitzer Prize for Poetry en 1994 pour son recueil Neon Vernacular. Avant la...
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