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Culture - Initiative

Nafas, le bilan à mi-chemin

Dans le contexte de crises tous azimuts qui étouffent le pays et qui asphyxient la scène culturelle libanaise, l’Institut français, l’association des centres culturels de rencontre et l’Institut français du Liban se sont associés pour « apporter une bouffée d’oxygène » au secteur artistique et plus précisément aux artistes et créateurs résidant au Liban depuis au moins cinq ans. En effet, à travers le programme Nafas, cent artistes libanais ont été invités en résidence en France en 2021 et en 2022. Nombreux sont ceux qui ont déjà bouclé ces résidences. « Pendant leur absence, la scène locale libanaise s’est sentie orpheline et désertée », murmurait-on dans les milieux concernés. À ces remarques, les organisateurs ainsi que les artistes répondent catégoriquement que non. « Si la scène artistique s’est vidée, c’est qu’elle était encline à cela de par la situation économique et sanitaire. Nafas est venu nous octroyer la chance de faire une pause et placer les artistes dans des conditions “normales” afin que le fil de la création ne soit pas rompu. »

Nafas, le bilan à mi-chemin

Bénédicte Vigner : « Les artisans sont un patrimoine immatériel. Ils doivent se sentir valorisés et avoir des connexions avec d’autres centres afin de confronter leur savoir-faire. » Photo Michel Sayegh

La double explosion du 4 août qui était une catastrophe physique pour tous les Libanais a laissé et laisse encore des traces indélébiles à tous les niveaux. Chaque Beyrouthin, qu’il ait été proche ou loin de la déflagration, a ressenti, après cette tragédie, une résonance dans sa peau et dans son esprit. Les artistes n’étaient pas une exception. Au contraire. Un artiste en déroute ne peut plus créer. Il est comme paralysé, figé devant un tel désarroi. En témoignent les propos de Waël Kodeih (Rayess Beik) qui interrogeait au lendemain du 4 août le rôle de l’artiste en de pareilles circonstances.

Et les artisans suivent...

L’Institut français à Paris, l’association des centres culturels de rencontre et l’Institut français du Liban ne sont pas restés sourds à ces interrogations et ont trouvé judicieux d’y répondre. C’était une réponse d’urgence. « On a donc pensé monter un programme de résidences, indique Bénédicte Vigner, attachée de coopération culturelle près l’ambassade de France au Liban, qui permet à ces artistes de respirer à la suite de cet enfer qui s’est produit en août 2020. » Annoncé au mois de mars 2021, ce programme d’urgence qui porte le nom de Nafas (Souffle, ou respiration) et qui devrait s’achever avant l’été 2022 a été cofinancé par les ministères français de l’Europe et des Affaires étrangères et celui de la Culture, et mis en œuvre par un consortium de partenaires composé de l’Institut français (chef de file), de l’association des centres culturels de rencontre et de l’Institut français du Liban pour apporter un soutien aux artistes au Liban, en situation critique. Il leur offre une parenthèse de création en France et renforce ainsi les liens culturels entre les deux pays. Il leur permet également d’avoir une visibilité extérieure car la France ne connaissait pas assez jusqu’à présent le potentiel artistique libanais.

Pour mémoire

Quand des artistes du monde entier se retrouvent dans une vieille maison, à Hammana

« À la suite de cela, un mécène, Hermès Galop (franchise Liban d’Hermès Paris), estimant que ce programme était fabuleux, a réagi immédiatement et a voulu en faire partie sur le volet artisan ». Bénédicte Vigner se félicite de ce projet qui a vu le jour et s’est agrandi avec le temps. « On a très vite travaillé avec des relais comme Zeina Raphael qui nous a donné des noms d’artisans et nous a aidés à les rencontrer. On s’est aussi entendu avec le mécène Nicolas Gharzouzi (Hermès Galop) à ce que ces artisans, contrairement aux artistes qui partent pour 3 mois, devraient partir uniquement pour un mois en France, étant donné que leur métier ne leur permet pas d’être très mobiles. Une fois sélectionnés, ils iront dans des lieux variés sur tout le territoire français pour travailler des nouvelles technologies, apporter leur savoir-faire, se perfectionner et faire des rencontres. »

De tous les milieux

La scène artistique ne risquait-elle pas par ce projet à double tranchant de se retrouver vide ou vidée de son potentiel le plus créatif ? L’attachée culturelle répond sans hésitation : « Pas du tout. Si la scène artistique s’est vidée et s’est retrouvée impuissante de créer, c’est bien à cause des événements douloureux qui ont frappé Beyrouth. Les artistes n’ont pu rien faire après le 4 août. Ils sont restés comme prostrés. Par un manque de créativité d’une part mais aussi à cause d’un manque de financement. Ce programme est venu à temps leur accorder un espace propice à leurs créations. Aujourd’hui, certains sont revenus de ces résidences. Croyez-moi, ils sont en forme. Et cela témoigne des bienfaits du programme. D’autre part, les artisans sont un patrimoine immatériel. Ils doivent se sentir valorisés et avoir des connexions avec d’autres centres afin de confronter leur savoir-faire. »

Pour mémoire

Cent artistes libanais en résidence en France

Les lendemains du 4 août et par la suite la crise financière ont été douloureux pour eux. Certains même risquent de fermer boutique, alors pourquoi ne pas leur donner cette chance de faire le plein de fuel pour pouvoir mieux démarrer ? « Il a ainsi été décidé qu’ils bénéficieront d’une bourse de production, pourront fabriquer un objet et peut-être, dans un second temps, l’exposer au Liban. Ils ont une obligation de résultat, contrairement aux artistes qui peuvent travailler sur un projet de recherches. Mais ce qui intéresse le plus ces derniers, enchaîne Mme Vigner, c’est de se créer un réseau de contacts, chose qu’ils ne peuvent pas faire ici. Je cite par exemple Hanane Hajj Ali qui va monter un spectacle avec une troupe qu’elle a rencontrée là-bas, mais aussi Danielle Genadry qui a exposé déjà sur place à La Rochelle une œuvre qu’elle a réalisée. » La liste est grande et les artistes sont issus de milieux divers. Certes Nafas est un beau programme, une planche de salut à ces talents libanais, dont certains ont perdu leurs ateliers de travail, selon l’attachée culturelle. Quid de la sélection ? Certains artistes confirmés avaient-ils besoin d’une résidence alors que d’autres jeunes talents arrivent à peine à émerger et ont besoin plus qu’un bol d’oxygène, d’un coup de pouce qui les aiderait à démarrer ? « Ce sont les structures hôtes partenaires (une vingtaine dispersées sur tout le territoire français) et les jurys formés de ces structures d’accueil qui ont principalement sélectionné les talents sur dossier. Nous ne faisions que réceptionner les candidatures pour les leur transmettre. Les artistes devaient répondre à certaines conditions notamment une qui stipule de ne pas avoir reçu d’aide de l’Institut français ces deux dernières années », précise Bénédicte Vigner. Par ailleurs, une attention particulière a été portée au parcours professionnel du candidat, à la qualité du projet, son adéquation avec la structure hôte et au protocole de travail envisagé. Ce qui explique qu’ils n’étaient pas choisis selon leur ancienneté ou leur âge mais bien sur le projet qu’ils présentaient. « Il y a des artistes confirmés, assure l’attachée culturelle, et des artistes émergents, notamment à la Cité des arts où il n’y a que de jeunes talents. D’autre part, parmi les artistes confirmés, certains, comme le photographe Gilbert Hage, n’avait jamais fait de résidence auparavant. L’essentiel, c’est que ces artistes reprennent leur souffle sans pour autant présenter un travail abouti. »

Et Bénédicte Vigner de conclure : « Au mois de mai-juin, on a lancé un projet Art et territoires avec la direction générale des antiquités pour soutenir les artistes sur des sites archéologiques. On entrecroise ainsi les savoir-faire qui font partie de patrimoines différents. Une sorte de continuité au programme Nafas. »

Témoignages

Pascal Hachem : une parenthèse vitale pour continuer à être créatif

Pascal Hachem : une narration qui passe d’abord par le geste. Photo DR

Né à Beyrouth en 1979 où il vit et travaille, Pascal Hachem, artiste conceptuel (installation et performance) et fondateur avec sa partenaire Rana Haddad de la plateforme 200 gr (création d’objets design), décrit son art comme une narration qui passe d’abord par le geste. Il se plaît à lui donner le titre de « Happening ». L’ensemble de ses œuvres utilisant, entre autres, son propre corps et des objets courants de différents types et matières forme une palette riche et variée. Toujours en relation avec le moment et le contexte, ses interventions publiques sont inspirées par la vie quotidienne dans sa ville natale où il tente de dénoncer des situations politiques ou sociales.

En résidence depuis deux mois à la Cité internationale des arts dans le cadre du programme Nafas, Pascal Hachem raconte et décrit son passage comme une expérience très enrichissante : « Nous sommes, dit-il, ceux qui ont été sélectionnés, très privilégiés de faire partie de ce programme. Il offre aux artistes une parenthèse vitale, surtout pour les Libanais. Se détacher de Beyrouth était une chose importante à faire, du moins pour un moment, afin de continuer à être créatif. »

La Cité internationale des arts à Paris où il a effectué sa résidence comprend 300 studios d’artistes qui chaque semaine, ont la possibilité de participer à une journée portes ouvertes au cours de laquelle ils dévoilent le fruit de leur travail. « Cela permet d’abord de faire des connaissances, estime Pascal Hachem, d’élargir ses horizons et d’aller à la rencontre de nouveaux talents. L’équipe en charge est très dynamique, toujours présente, à l’écoute des artistes, prête à répondre à nos besoins. La résidence offre l’opportunité de créer des liens, et l’Institut français et son équipe en charge suit notre travail de près, nous aide à établir des contacts, nous guide et nous conseille. »

À la question de savoir si Nafas risque de vider la plateforme artistique libanaise de ses principaux acteurs, Hachem reste très confiant quant à la motivation des artistes. « Les résidences d’artistes ont toujours existé de par le monde, et les artistes libanais conservent un attachement viscéral à leur pays. Je n’ai jamais quitté Beyrouth et ne songe même pas à le faire. Beyrouth offre aux artistes tellement de facilités dans la réalisation et la production au niveau du temps, du coût et de la distance qu’il est quasi impossible de trouver le même traitement ailleurs. Si la scène artistique s’est vidée, c’est à cause de la situation économique et sanitaire. Nafas est venu nous octroyer la chance de faire une pause et placer les artistes dans des conditions “normales” afin que le fil de la création ne soit pas rompu. » Et de conclure : « Notre contribution artistique à la scène culturelle libanaise ne trouve son sens que si elle prend naissance dans son pays d’origine. »

D.M.

Amanda Abi Khalil, une résidence fructueuse en possibles partenariats

Amanda Abi Khalil en résidence nomade de 3 mois. Photo Marssares

La commissaire d’exposition et fondatrice de la Temporary Art Platform (TAP) Amanda Abi Khalil n’a pas vécu sur place la tragédie du 4 août 2020. Mais la plateforme curatoriale de résidences, d’expositions et de recherches sur les pratiques sociales de l’art qu’elle avait lancée en 2014 à Beyrouth s’est retrouvée dans l’impasse à la suite de la double explosion au port. Au point de nécessiter sa délocalisation. « L’institution est maintenant en exil. Elle a été enregistrée sous la loi des associations de 1901 en France. Car on avait vraiment besoin du soutien des institutions françaises pour continuer à développer nos activités et aider les artistes libanais », indique la jeune femme qui, pour sa part, partage son temps depuis 4 ans entre le Liban et le Brésil, où elle organise notamment des résidences de solidarité et de soins destinées aux artistes particulièrement impactés par les multiples crises du pays du Cèdre.

La résidence de commissariat d’art en France proposée par le programme Nafas ne pouvant qu’être bénéfique aux activités de la TAP, Amanda Abi Khalil pose sa candidature « dans une optique de développement de l’institution », dit-elle.

Pour celle qui vient de boucler, le 5 décembre, une résidence nomade de 3 mois dispensée dans quatre villes de France, l’expérience a été très profitable.

« J’ai fait des séjours successifs, de vingt jours chacun, à Toulouse, à Port-de-Bouc (près de Marseille), sur l’île d’Ouessant en Bretagne et enfin à Nice. J’ai été accueillie dans des structures très différentes dans leur nature, leur manière de fonctionner, leurs objectifs… Et par conséquent, les résidences que j’y ai faites l’étaient aussi. Leur diversité m’a permis de développer un réseau de possibles partenaires pour la TAP, avec des institutions stratégiques notamment, avec lesquels on poursuit les conversations pour penser les programmes d’accueil des artistes de la scène beyrouthine au sein de leurs expositions et résidences en 2022-2023 », affirme avec enthousiasme la commissaire libanaise.

Z.Z.

Michèle Standjofski : Ces résidences Nafas portent merveilleusement bien leur nom

Michèle Standjofski : « Partie de Beyrouth début septembre épuisée, je suis rentrée début octobre requinquée. » Photo DR

Zéna ZALZAL

« Pour les artistes qui veulent rester au Liban, produire au Liban, sans que leur travail ne reflète que la toxicité ambiante, il est essentiel de pouvoir se recharger les batteries en travaillant, ne serait-ce que ponctuellement, dans un cadre sain et fonctionnel », martèle Michèle Standjofski. Elle-même a bénéficié d’un séjour d’un mois, en septembre dernier, à La Rochelle grâce au programme Nafas. « Ces résidences portent merveilleusement bien leur nom. La mienne en tout cas m’a offert un vrai bol d’air, frais et salutaire. Et j’en suis très reconnaissante à l’Institut français », assure cette auteure-bédéiste que l’on ne présente plus.

Quand elle reçoit l’appel à candidature, Standjofski, qui est également professeure de bande dessinée et d’illustration à l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), commence par le diffuser auprès d’anciens étudiants. « Avant de me rendre vite compte que j’en aurais moi aussi besoin », avoue-t-elle tout simplement. « Les trois résidences proposées à des auteurs de bandes dessinées s’étalaient sur trois mois, ce qui ne me convenait pas. J’ai donc appelé Bénédicte Vigner en lui disant que je ne voulais prendre la place de personne, mais que si l’Institut recevait la candidature d’un artiste intéressé par deux mois de résidence, je serais heureuse de faire le troisième mois. Bénédicte m’a alors proposé d’envoyer mon dossier au centre Intermondes de La Rochelle, qui offrait exactement ce qu’il me fallait, à savoir une résidence pour le mois de septembre », relate-t-elle.

« J’ai bénéficié d’un cadre de travail idéal : un appartement en plein centre-ville, dans la Maison Henri II à la fameuse façade Renaissance, et un bureau mis à ma disposition à la Maison des écritures, magnifique bâtisse installée dans le parc Franck Delmas. Pas de coupures d’électricité, une connexion internet correcte, trois librairies dans le quartier, dont deux spécialisées en BD, un abonnement à la magnifique médiathèque de La Rochelle : les conditions rêvées pour bien travailler. On m’a même prêté un vélo ! » poursuit l’artiste.

« L’accueil qui m’a été fait par Édouard Mornaud, le directeur du centre Intermondes et de la Maison des écritures, et son équipe était tout simplement parfait : agréable, chaleureux, efficace », ajoute-t-elle. « Je devais en principe travailler au scénario d’une BD de docu-fiction, pour lequel j’avais déjà largement entamé la phase de recherche. Mais j’ai dû changer de plan et ne consacrer que deux semaines à mon projet initial, pour réaliser les dessins d’un tirage spécial de mon album Antonio qui venait de sortir, m’occuper de sa promotion et préparer, à distance, le Beyrouth Comics Festival. Tous les imprévus que j’ai dû gérer auraient généré à Beyrouth un stress incroyable. Alors qu’à La Rochelle, j’ai beaucoup travaillé en ayant l’impression d’être en vacances », affirme Michèle Standjofski.

« Partie de Beyrouth début septembre épuisée, je suis rentrée début octobre requinquée, avec le sentiment de travailler, depuis, avec moins de stress et une énergie plus joyeuse », confie la bédéiste à L’OLJ. Avant de lancer aussitôt un dubitatif : « Pourvu que ça dure ! »


La double explosion du 4 août qui était une catastrophe physique pour tous les Libanais a laissé et laisse encore des traces indélébiles à tous les niveaux. Chaque Beyrouthin, qu’il ait été proche ou loin de la déflagration, a ressenti, après cette tragédie, une résonance dans sa peau et dans son esprit. Les artistes n’étaient pas une exception. Au contraire. Un artiste en...

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