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Lifestyle - Savoir-Faire

« Le Temps brodé », un dialogue entre rêve et main

À l’heure où le tout numérique menace d’obsolescence les compétences, lentement, parfois durement acquises, de la main humaine, on assiste à un sursaut à l’échelle mondiale pour tenter de préserver les savoir-faire et en assurer la transmission. Au Liban, Dominique Eddé et Isabelle Eddé Hélou n’ont pas attendu cette tendance, qui ressemble à un dernier recours, pour lancer une heureuse opération de sauvetage.

« Le Temps brodé », un dialogue entre rêve et main

Collaborations entre Le Temps brodé et Lilyad. Photo DR

Au lendemain des combats de 2014 à Ersal, village quasi oublié des confins, livré à la prédation des groupuscules islamistes, Dominique Eddé et Isabelle Eddé Hélou se rendent sur place pour faire l’état des lieux et apporter leur aide. Les ateliers de tissage, pratique ancestrale de ce qui fut sans doute une modeste étape des routes caravanières, se maintenaient tant bien que mal grâce au dynamisme des tisseuses et brodeuses qui les animaient. Cependant, les matériaux de piètre qualité et les motifs redondants privaient les artisanes de débouchés plus intéressants : « Voyant que les kilims étaient tous faits avec de la laine acrylique selon des motifs répétitifs, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être moyen d’encourager les teintures végétales et surtout la créativité. L’idée était de sortir des modèles utilisés partout ailleurs en mieux. Il y avait une possibilité de faire autre chose. Nous avons été saisies par la marge de manœuvre qui n’avait pas été utilisée : leurs souvenirs, leur imagination et leur univers physique, la nature qui les entoure », confie Dominique Eddé.

Tapisserie du Temps brodé avec un message de remerciement à Etel Adnan. Photo DR

À quoi rêves-tu ?

D’abord, de femme à femme, susciter ces confidences qui remuent l’étuvée de l’imaginaire. On sait depuis toujours que les brodeuses glissent dans leur ouvrage quelques lapsus que leur activité, dialogue permanent entre la main et le rêve, ne peut retenir. « La soudure laisse des traces, la suture laisse des cicatrices. La couture efface tout », disait-on joliment chez Chanel il y a quelques jours, à l’occasion du défilé « Métiers d’art » donné dans le nouvel espace de 26 000 m² dédié au savoir-faire par la maison de luxe. À Ersal, en revanche, rien n’est prévu pour laisser le fil faire son œuvre réparatrice. La plupart des travaux sont réalisés, sinon à la lanterne à pétrole, du moins à la torche de quelque téléphone portable. Il faut aussi compter le froid qui gèle les mains, et les enfants qui courent autour. « À quoi rêves-tu ? » demande Dominique Eddé à Halimé el-Houjairy qui dirige l’atelier. La question ouvre des vannes insoupçonnées. Halimé rêve de sa grand-mère, de manière récurrente. Elle s’appelait Rasmiyé et travaillait dans les champs de blé.

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Tapisserie du Temps brodé avec un message de remerciement à Etel Adnan. Photo DR

Dans ce village dévasté par Daech, viendra aussi l’idée d’immortaliser un mûrier abattu de rage par son propriétaire qui en possédait tout un champ, ravagé par le groupuscule. De cet appel à la fantaisie naîtra une grande tapisserie à la gloire du blé, mais aussi un bel éloge du mûrier ainsi que des arbres de vie qui seront vendus en 2018, lors d’une première exposition donnée sous les lambris de la maison Dagher, à Gemmayzé. Car entre-temps, Isabelle Hélou et Dominique Eddé, toutes deux étrangères à la broderie mais déterminées à assurer la survie de cette communauté de femmes, fondent pour elles en 2017 Le Temps brodé, une association à but non lucratif à travers laquelle elles les encouragent à laisser parler les images qu’elles portent en elles, à s’exprimer entre fil et toile. Le Temps brodé a surtout pour objectif de les faire connaître et d’assurer à leurs travaux un marché qui leur permette d’en vivre. À filer leur propre laine, à leur procurer les moyens de revenir aux teintures organiques. À mesure que les idées se bousculent, des collaborations se font jour, notamment avec l’atelier de maroquinerie Lyliad (lyliad.com) qui associe broderies et tissage à de beaux objets en cuir.

Une vue de l’accrochage à l’hôtel Bossa Nova à Beyrouth. Photo DR

La présence d’Etel Adnan

Etel Adnan s’intéresse de près à ces travaux et offre au Temps brodé quatre dessins de Fenêtres. « On a décliné ces fenêtres en les imprimant sur du tissu et on les a données à chaque artisane à interpréter et broder à sa manière. Cela a donné lieu à une série, qui a été vendue, de quatre dessins déclinés en broderies. Etel nous a toujours beaucoup encouragées. Le jour de sa disparition, j’ai joué avec mes pinceaux et j’ai fait cette aquarelle avec un nuage, qui était ma manière de lui dire adieu. Isabelle l’a envoyée à Ersal pour demander aux ateliers d’en faire quelque chose. De mon côté, j’envoyai un tableau d’Etel qui appartient à ma famille, pour le faire décliner en un modèle unique de petite tapisserie avec ses tons de jaune et de vert. Les brodeuses ont voulu remercier Etel à leur manière et l’une d’elles a même eu l’idée de broder un petit message au pied de son ouvrage. Nous avons donc une iconographie assez diversifiée autour d’une relation qui a été la relation de soutien d’Etel aux ateliers du Temps brodé, à Ersal et à ses brodeuses », raconte Dominique Eddé.

Une vue de l’accrochage à l’hôtel Bossa Nova à Beyrouth. Photo DR

Les œuvres du Temps brodé (@letempsbrode sur Instagram), dont le thème des tapis est cette saison « La lumière », et parmi lesquelles figure la tapisserie « Adieu à Etel », sont exposées à l’hôtel Bossa Nova, Sin el-Fil, Beyrouth, du 18 au 22 décembre, à D Beirut, la Quarantaine, dans le cadre de l’événement « Ya Ahl el-Dar » organisé par Dar Onboz du 18 au 23 décembre, ainsi qu’au Musée national.

Au lendemain des combats de 2014 à Ersal, village quasi oublié des confins, livré à la prédation des groupuscules islamistes, Dominique Eddé et Isabelle Eddé Hélou se rendent sur place pour faire l’état des lieux et apporter leur aide. Les ateliers de tissage, pratique ancestrale de ce qui fut sans doute une modeste étape des routes caravanières, se maintenaient tant bien que mal grâce au dynamisme des tisseuses et brodeuses qui les animaient. Cependant, les matériaux de piètre qualité et les motifs redondants privaient les artisanes de débouchés plus intéressants : « Voyant que les kilims étaient tous faits avec de la laine acrylique selon des motifs répétitifs, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être moyen d’encourager les teintures végétales et surtout la créativité. L’idée était de...
commentaires (3)

Très belle initiative communautaire.

Michael

21 h 44, le 21 décembre 2021

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Commentaires (3)

  • Très belle initiative communautaire.

    Michael

    21 h 44, le 21 décembre 2021

  • Du beau du concret et de l’humain ! Tout ce que j’aime ❤️Et En plus Fifi pour le raconter ! Merci

    Noha Baz

    19 h 18, le 21 décembre 2021

  • Mais quelle idée heureuse et qu'elles magnifiques oeuvres, merci pour les artistes, les artisans et plus largement pour le Liban et ses immenses talents.

    Avette

    09 h 42, le 20 décembre 2021

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