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Culture - Entretien/Photo

« Les Sentinelles » de Jack Dabaghian, ces cèdres immémoriaux qui montent la garde du Liban

Dans son nouveau projet artistique, le photographe veut « rappeler aux Libanais que ces arbres ont vu passer des armées étrangères depuis des millénaires. Les armées sont reparties, les cèdres sont restés ».

« Les Sentinelles » de Jack Dabaghian, ces cèdres immémoriaux qui montent la garde du Liban

Des cèdres du Liban portraiturés par Dabaghian dans un clair-obscur qui fait ressortir leur aura... DR

Il a voulu immortaliser « la vie et la mort » de l’arbre symbole du Liban. Comme une claire allégorie de ce pays qui a tristement commémoré dans la déliquescence le centenaire de sa naissance. Muni d’une caméra à l’ancienne, une chambre photographique équipée d’une optique datant de 1873, Jack Dabaghian a entrepris une tournée dans les différentes réserves de cèdres du pays pour y photographier les derniers survivants parmi ces fiers gardiens de cette terre millénaire. Puis il a rassemblé un ensemble de ses photos dans un livre d’artiste : Sentinels (Sentinelles) édité en 60 exemplaires signés et numérotés. Mettant en relief l’onirisme et l’aura de force et de sacralité que dégagent ces cèdres quasi portraiturés comme des figures humaines, ses images à l’esthétique (volontairement) surannée sont accompagnées d’un texte narratif, à la fois sensible, poétique et édifiant, signé par l’historienne de la photo Clémence Cottard Hachem.

Un bel ouvrage à travers lequel l’artiste-photographe franco-libanais veut à la fois alerter sur la menace de disparition de cet arbre immémorial et apporter un message d’ancrage et d’espoir à travers ce qu’il représente : de résistance, de splendeur et d’ancienneté du Liban...

Rencontre avec Jack Dabaghian, à la Saleh Barakat Upper Gallery*, où se tient à l’occasion de la sortie de son livre une exposition d’une quinzaine de ferrotypes (photographies originales sur plaques de métal) issus de ce travail*.

Comment est née cette série ?

C’est un travail de 3 ans entamé à l’époque de ma précédente série sur les druzes du Liban**, puisque les cèdres font partie de leur environnement. Mais il était alors en arrière-plan. Son facteur déclenchant a été, en fait, la commémoration du centenaire de la fondation du Liban. J’ai voulu, à ma façon, créer quelque chose qui marque le temps. Face à ce que le pays du Cèdre est en train de traverser au niveau socio-économique, immortaliser ces arbres qui montent la garde dans nos montagnes, d’où le titre de Sentinels, c’était pour moi le moyen d’essayer de rappeler aux Libanais que ces arbres ont vu passer des armées étrangères depuis des millénaires. Les armées sont venues et sont toujours reparties, les cèdres sont toujours restés…

À l’ère du numérique, vous avez choisi de revenir au collodion humide, un procédé qui date du tout début de l’ère photographique. Expliquez-nous d’où vous vient cet attrait pour la photo à l’ancienne.

Ça m’est venu un peu par hasard. Un peu comme un incident de parcours. Il me fallait, sur le plan personnel, sortir de tout ce que j’avais fait auparavant. Soit une très longue carrière, 23 ans, dans la presse (il a été successivement grand reporter puis directeur du service photo Moyen-Orient de l’agence Reuters, NDLR), suivie d’une dizaine d’années dans la photographie commerciale et publicitaire.

Et puis, comme avec les nouveaux appareils numériques tant de gens se disent aujourd’hui photographes, j’ai choisi de me tourner vers les procédés anciens. Ce qui était une façon pour moi de trouver une dynamique singulière et d’explorer de nouveaux chemins. Je l’ai fait d’abord à titre de curiosité. Parce que je suis l’un de ces anciens photographes qui ont démarré dans la chimie, à l’époque où la photo numérique n’existait pas encore. Et que j’avais toujours eu envie d’explorer ces procédés qui m’avaient toujours intéressé sans avoir pu jusque-là y consacrer du temps. Et aussi, parce qu’en entamant ma précédente série Les maîtres du secret sur les druzes, l’une des plus anciennes communautés du Liban, j’avais trouvé que l’utilisation de cette technique s’alliait bien avec le sujet.

Des images (ferrotypes) signées Jack Dabaghian que l’on dirait tirées des albums du passé. DR

Justement, pensez-vous que l’on peut traiter, aujourd’hui, tous les sujets avec ce procédé ?

Difficilement, parce qu’il y a des contraintes techniques et chimiques. C’est plus un travail en laboratoire et en studio qu’en extérieur. Sauf que je fais partie de ces « fous » qui ont transposé cette technique au terrain. Et Dieu sait à quel point le terrain chez nous est difficile. Parce que je suis obligé de développer sur place. Et donc, non seulement je traîne un appareil lourd, avec des optiques et un trépied pesants, mais je dois aussi transporter mon matériel de labo, sans compter l’eau nécessaire en quantité…

Quels sont les thèmes qui vous inspirent de manière générale ?

L’histoire du Liban, la nature et l’histoire de la photographie aussi. Je suis un photographe voyageur. Cela fait partie intégrante de ma personnalité. Je ne supporte pas d’être enfermé dans un studio. J’adore explorer, passer du temps dans la nature, repartir sur les traces des grands photographes voyageurs du XIXe siècle, comme Girault de Prangey, Gustave Flaubert, Gustave Le Grey ou encore Bonfils, même si ce dernier a également beaucoup travaillé en studio… C’est un peu pour repartir dans cette direction-là que j’ai entrepris cette série.

Pourquoi avez-vous privilégié le format livre dans ce travail ?

L’exposition est importante dans le sens où elle vient montrer des pièces uniques, réalisées avec un procédé argentique alternatif, que le public a peu l’occasion de voir. Sauf qu’elle s’adresse d’abord à un public averti, des gens qui ont une connaissance du monde de la photographie. Et comme, dans le contexte économique actuel, produire une telle exposition coûterait énormément d’argent, j’ai préféré réunir une sélection de photos dans un livre et me limiter à un seul tirage sur papier, celui d’un diptyque. Pour le reste, j’ai fait le tri dans mes œuvres pour présenter quinze plaques originales, qui sont le fruit de ce que j’ai vu et ce que j’ai photographié, sans aucune altération. Ce sont des pièces uniques dont je suis en train de me séparer avec un certain déchirement. Mais, avec ce livre, j’espère pouvoir attirer les collecteurs et amateurs de photographies pour pouvoir préparer pour fin 2022 ou 2023 une exposition avec des tirages sur papier en bonne et due forme.

Je voudrais signaler, par ailleurs, l’importance de la collaboration de Clémence Cottard Hachem, qui a signé le texte en français, ainsi que la qualité de la traduction en arabe par le Dr Antoine Tohmé et en anglais par Annette Clinnick. Et préciser que l’édition du livre a entièrement et remarquablement été réalisée au Liban.

Quel sera votre prochain projet ?

Les druzes sont toujours d’actualité, dans une série que je compte faire en Syrie. Mais j’attends de voir comment va évoluer la situation là-bas avant de me lancer. J’ai, entre-temps, démarré un travail sur le réchauffement climatique. En numérique cette fois. Un angle que l’on peut retrouver d’ailleurs dans la série des Sentinelles. Car même si je l’ai photographiée au collodion, je montre des arbres qui sont, eux aussi, victimes du réchauffement climatique. C’est le nouveau danger auquel ils font face, outre celui de la destruction directe causée par l’homme avec les carrières. J’ai vu des cédraies rasées pour construire des routes, des maisons et des villages… J’ai vu aussi des forêts au printemps complètement marron, à cause de l’attaque de certaines larves de moucherons. Certains des clichés de la présente exposition montrent d’ailleurs des arbres victimes de cette larve. Et selon ce que m’ont dit les responsables des biosphères, au bout de trois ou quatre années suivies de ces attaques, les forêts de cèdres risquent d’être totalement décimées...


Un parti pris d’esthétique surannée dans les paysages de cèdres signés Jack Dabaghian. DR

Un mot pour conclure ?

Nous sommes aujourd’hui face à un peuple, et particulièrement à une jeunesse qui est en train de quitter le pays à une vitesse grand V. J’ai fait partie des gens qui sont précédemment partis. Et qui sont revenus. C’est pourquoi je tenais à dire à ma façon, à travers ce travail, à ceux qui partent, qu’il y a toujours quelque chose en nous d’enraciné dans cette terre, comme ces arbres… Et que rien ne pourra nous en arracher.

*« Sentinels » de Jack Dabaghian à la galerie Saleh Barakat (Upper Gallery), secteur Clemenceau, rue Justinien, jusqu’au 8 janvier 2022.

**« Les maîtres du secret » présentée en août 2019 dans le cadre du Festival de Beiteddine.


Il a voulu immortaliser « la vie et la mort » de l’arbre symbole du Liban. Comme une claire allégorie de ce pays qui a tristement commémoré dans la déliquescence le centenaire de sa naissance. Muni d’une caméra à l’ancienne, une chambre photographique équipée d’une optique datant de 1873, Jack Dabaghian a entrepris une tournée dans les différentes réserves de...

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