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Culture - Film exposition

« Lara, réveille-toi ! Prends ton destin en main et bats-toi »

La galerie Alice Mogabgab – Beyrouth/Bruxelles a lancé sur le web, dans le cadre du cycle consacré à Dante, le film-exposition « Inferno, lettre à Lara » où peintures, sculptures, photographies, dessins, installations et vidéos, attestent d’un Liban crucifié vivant. L’histoire d’une divine tragédie.

« Lara, réveille-toi ! Prends ton destin en main et bats-toi »

« Inferno, lettre à Lara », un film exposition qui déroule des images d’œuvres d’artistes libanais sur un texte puissant et accusateur. Photo DR

Au lendemain de la tragédie du 4 août 2020, Alice Mogabgab, galeriste à Beyrouth depuis 1991, lance un appel aux dons au profit de la Croix-Rouge libanaise. « Artistes, collectionneurs, galeristes, réalisateurs, parents et amis, tous répondent présent à mon appel, confie-t-elle, sauf un courriel violent que j’ai vécu comme une deuxième explosion, un poignard dans le cœur, et qui disait : “Madame, je ne vous aiderai pas, car vous êtes un pays de corrompus”. »

L’auteure de cette lettre n’était peut-être pas la seule à le penser, estime la galeriste désormais déterminée à raconter « notre histoire comme nous l’avons vécue et non comme la presse l’a exposée ». À travers des toiles présentées dans sa galerie durant ces 30 dernières années, et sur un texte écrit et déclamé par elle-même, le film exposition Inferno, lettre à Lara, réalisé par Nicolas Khoury, voit ainsi le jour, concordant avec la thématique de l’Enfer de Dante, dont le monde célèbre en 2021 le 700e anniversaire de la mort et auquel le Beirut Art Film Festival (BAFF) présidé par Alice Mogabgab a consacré un cycle de projections, de concerts et de conférences virtuelles et/ou en présentiel.

« L’ accouchement de ce film exposition a été douloureux, fait remarquer la galeriste, il a nécessité des mois de recherches, mais il était porté par le désir de réaliser un travail sur la mémoire des femmes au Liban pour se souvenir de leurs combats et de leurs réalisations au nom de la dignité et de la liberté et ne jamais oublier leurs contributions à l’éducation, à la vie sociale, au journalisme et à l’art. Nous avions un capital humain considérable et entraîner le spectateur vers cette grande partie de notre histoire écrite par les femmes devenait une nécessité. Elles sont pour moi gardiennes de la mémoire et porteuses de vie. »

L’art comme seule arme de résistance

Raconter d’abord à travers des œuvres d’artistes, rendre un hommage aux femmes libanaises, poser un texte sur des images avec la voix de la galeriste, mais surtout s’adresser à Lara, âgée de 42 ans et clouée sur un lit d’hôpital dans un profond coma, depuis la double explosion de Beyrouth, afin de ne jamais capituler et de réaliser surtout que cette jeune femme représente toutes les Libanaises, celles blessées, meurtries piégées et plongées elles aussi dans un coma allégorique depuis ce 4 août 2020, telle était la dynamique qui a animé la galeriste.

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Mais Inferno, lettre à Lara est aussi un film qui exprime un paradoxe. Il est en effet difficile de se figurer la situation dramatique que vit le Liban et de continuer à croire à la vie et la beauté que l’art procure. Pourtant, le film de 20 minutes intenses arrive à transcender le désespoir pour attester que l’art est définitivement nécessaire et salvateur. Le texte puissant n’y va pas par quatre chemins. Il y est question de soif de sang, de richesses volées, de pouvoir tenu par des charognards et des monstres, des banquiers sans scrupules et des politiciens qui ont plongé le pays dans un gouffre abyssal pour se partager le Liban au nom d’un régime de corruption, de mensonges, de haine, d’hommes qui ont engendré la faillite de tout un peuple et imposé un assujettissement par la force d’un terrorisme puissant, détenteur d’armes illégales retournées contre les Libanais. Le texte parle également d’un pouvoir qui a entraîné des catastrophes humaines, provoquant une hémorragie émotionnelle et nationale et contraint la jeunesse à couper ses racines et à vivre avec une blessure qui ne cicatrisera jamais.Et la galeriste de se poser la question : « Est ce que justice sera faite ? » « Difficile, à la vérité, de se créer un passage », reconnaît celle qui estime que la vérité est « étranglée, enterrée avec les morts ». Et d’ajouter, en citant le philosophe Alain : « Il n’est pas de tyran au monde qui aime la vérité car la vérité n’obéit pas. » « Lara, réveille-toi! chuchote alors la voix dans le film, prends ton destin en main et bats-toi. » Présentées d’une manière tant poétique que poignante, les œuvres d’Etel Adnan, Samuel Coisne, Yann Dumoget, Nicolas Gaillardon, Fadia Haddad, Gilbert Hage, Hoda Kassatly, Annie Lacour, Saverio Lucariello, Dia Mrad, Samar Mogharbel, Éric Poitevin, Nada Sehnaoui, Serse et Samir Tabet sont aussi une invitation à la méditation sur l’état du monde.

À travers cette œuvre virtuelle, Alice Mogabgab se dresse et dit non à la barbarie et au fascisme. Pour elle, ce film n’est ni une poésie ni une fiction, mais l’histoire vécue d’une descente en enfer.

L’enfer, justement. Pour avoir longtemps cherché à travers les œuvres écrites, peintes ou sculptées, son expression et sa description dans le langage artistique, Alice Mogabgab est arrivée à un constat : « L’enfer a certes fasciné les artistes, les écrivains et les cinéastes, mais il a toujours été magnifié par leur talent. Après deux années de quête pour l’expression de l’enfer dans sa noirceur, je réalisais qu’il n’y avait pas de véritable traduction et qu’il était impossible pour un artiste ou un créateur qui insuffle la vie de représenter l’enfer dans sa laideur. Même les mots de Céline, dans son Voyage au bout de la nuit, étaient d’une grande beauté. L’enfer en tant que tel n’existe pas et Sartre avait raison, l’enfer c’est définitivement les autres. »

Quant au film-exposition, désormais diffusé sur YouTube, il « partira là où il y aura des oreilles, des yeux et du cœur ». Telle est bien la volonté d’Alice Mogabgab, ainsi que celle de toutes les Lara libanaises.

Fiche technique

« Inferno, lettre à Lara », film-exposition (2021, 20’, français avec sous-titrages arabe et anglais).

Conception écriture et interprétation : Alice Mogabgab

Réalisation et montage : Nicolas Khoury

Directeur de la photographie : Alain Donio

Lien YouTube : https://youtu.be/v8ywaPy5FAQ


Au lendemain de la tragédie du 4 août 2020, Alice Mogabgab, galeriste à Beyrouth depuis 1991, lance un appel aux dons au profit de la Croix-Rouge libanaise. « Artistes, collectionneurs, galeristes, réalisateurs, parents et amis, tous répondent présent à mon appel, confie-t-elle, sauf un courriel violent que j’ai vécu comme une deuxième explosion, un poignard dans le cœur, et...

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